Espagne : des généraux à la retraite appellent au coup d'État et soutiennent les manifestations de droite contre le gouvernement PSOE-Sumar

Sur fond de manifestations massives en Espagne et dans le monde contre le génocide à Gaza soutenu par l’OTAN, de puissantes sections de la bourgeoisie espagnole ont conclu qu’elles devaient imposer un régime dictatorial. Au cœur de cette conspiration il y a des secteurs du corps des officiers, de la police, de la justice et des médias proches du parti néo-fasciste Vox ou du Parti populaire (PP) de droite et de leurs alliés dans l’OTAN. Ils profitent de l’amnistie accordée par le nouveau gouvernement du Parti socialiste (PSOE)-Sumar aux nationalistes catalans impliqués dans le référendum d’indépendance de 2017 pour attiser une frénésie d’extrême droite favorable à leurs projets.

Le chef du parti d'extrême droite VOX, Santiago Abascal, prononce un discours lors du rassemblement de clôture de la campagne électorale sur la place Colomb à Madrid, le vendredi 21 juillet 2023. [AP Photo/ Manu Fernandez]

Après que des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes ont manifesté en soutien à Gaza dans des villes espagnoles, les manifestations organisées samedi 18 novembre par le PP et Vox ont rassemblé 170 000 manifestants anti-amnistie. Ils scandaient, « Pedro Sánchez, fils de pute ! » et appelaient à mettre en prison l’ex-premier ministre régional catalan Carles Puigdemont et le premier ministre PSOE Pedro Sánchez.

Plus tard, le leader de Vox Santiago Abascal a demandé une réunion avec les hauts responsables du PP où il a proposé d'utiliser le Sénat, où le PP est majoritaire, pour bloquer le projet d'amnistie. «Nous devons continuer à résister à travers une mobilisation sociale soutenue, apporter une réponse institutionnelle coordonnée dans les régions où il n’y a pas de majorité [PSOE-Sumar], au Sénat, et communiquer à tous nos alliés internationaux ce qui se passe en Espagne» a-t-il déclaré.

Malgré leur invocation incessante du chauvinisme anti-catalan contre le nouveau gouvernement, la cible principale des conspirateurs n’est pas le gouvernement PSOE-Sumar, car les partis qui le composent ont en fait soutenu la répression policière sanglante du référendum catalan de 2017. Leur objectif est d’écraser l’opposition politique croissante au sein de la classe ouvrière espagnole et internationale.

Vendredi dernier, après l'investiture de Sánchez, le site Internet pro- franquiste de l'Association militaire espagnole (AME) a publié un manifeste appelant à un coup d'État. Ce manifeste affirme que le projet d'amnistie «effacerait les crimes commis par ceux qui ont mené le coup d'État en Catalogne en octobre 2017» et provoquerait une «rupture possible de l'unité une et indivisible de la nation espagnole».

La déclaration portait 56 signatures, dont sept généraux, quatre généraux de brigade et 24 colonels. Ils s’y déclarent «préoccupés par l’avenir de l’Espagne», dénoncent de prétendues «atteintes à l’État de droit» et appellent l’armée espagnole à «destituer le Premier ministre et à convoquer de nouvelles élections».

Les signataires du manifeste sont défenseurs des traditions fascistes du coup d'État du général Franco en 1936 qui a conduit à la guerre civile espagnole. Parmi eux figurent le général à la retraite Fernando de la Malla García et le colonel de l'armée José María Manrique García, qui ont soutenu le manifeste franquiste de 2018 saluant Franco comme le sauveur de l'Espagne. Figurent également le colonel à la retraite Efrén Díaz Casal, qui a signé en novembre 2020 une lettre appelant le roi à soutenir un coup d'État contre le gouvernement «social-communiste» PSOE-Podemos, prédécesseur de l'actuel gouvernement PSOE-Sumar.

Ils comprennent encore l’ex-capitaine Díaz Rivera qui a déclaré dans des discussions WhatsApp divulguées il y a trois ans: «Un jour… quelqu’un devra commencer à faire quelque chose (de légal ou d’illégal) contre ces fils de pute.» Dans la même conversation, le général de division à la retraite Francisco Beca avait appelé à «tuer 26 millions de personnes» en référence au nombre supposé d’électeurs espagnols de gauche et de leurs familles.

Le sentiment fasciste ne se limite pas aux généraux à la retraite. El Mundo a rapporté que des militaires de haut rang se préparaient à démissionner en masse si un référendum sécessionniste était organisé en Catalogne. Il indique qu'«un nombre important de commandants actifs, ayant de hautes responsabilités dans la sécurité du pays, démissionneraient de leurs postes opérationnels».

La présence dans les manifestations espagnoles de partisans du coup d'État raté du 6 janvier 2021 monté par l'ex-président américain Donald Trump témoigne des préparatifs que les hauts responsables de la machine étatique militaro-policière effectuent en Espagne et dans le monde. Leur réponse au mouvement international des travailleurs et des jeunes pour la défense de Gaza et contre le soutien des puissances de l’OTAN au génocide israélien est de préparer leur propre recours à la répression génocidaire contre la classe ouvrière, en Espagne et à l’international.

Il est significatif que le démagogue fasciste des médias américains Tucker Carlson se soit joint la semaine dernière à une manifestation avec Abascal et des groupes franquistes et néo-nazis devant le siège du PSOE à Madrid. Il a ensuite publié une interview d’Abascal, qui affirmait faussement que l’Espagne était sur le point de permettre à la «gauche» de prendre le pouvoir «de manière extra-légale» en graciant les «terroristes». Il a déclaré: «quelque chose de similaire s’est produit dans les années 1930, lorsque des dizaines de milliers de personnes, pour la plupart des chrétiens, ont été tuées. Une balle dans la tête, enterrés vivants. C'était le début de la guerre civile espagnole ».

Ce ramassis de mensonges historiques sur la guerre civile espagnole est un avertissement: en étroite collaboration avec leurs alliés de l’OTAN, les néofascistes espagnols se préparent à répéter au XXIe siècle leurs crimes du XXe siècle.

Franco a lancé la guerre civile espagnole par un coup d'État fasciste contre le gouvernement élu du Front populaire en juillet 1936. Cette guerre a coûté la vie à environ 400 000 personnes et a été suivie de l'exécution en masse d'environ 200 000 travailleurs de gauche ou opposants et la détention de 800 000 personnes dans des camps de concentration. Pendant quatre décennies, jusqu’à son effondrement en 1978 au milieu d’une vague de grèves et de manifestations, le régime franquiste et sa police secrète ont arrêté, torturé et tué des opposants politiques, interdit les grèves, les partis politiques et les syndicats, et censuré les journaux et les livres.

Le gouvernement PSOE-Sumar répond aux menaces des officiers espagnols, d’Abascal et de Carlson comme son prédécesseur PSOE-Podemos l’a fait aux menaces précédentes des militaires, en faisant l’autruche. En 2020, Pablo Iglesias, alors chef de Podemos et vice-Premier ministre, avait insisté de façon tristement notoire pour dire que l’appel des généraux à tuer 26 millions de gens n’avait aucune importance. « Ce que disent ces messieurs, à leur âge et déjà à la retraite, en discutant autour de quelques verres de trop, ne représente aucune menace », avait-t-il déclaré.

À présent, Sumar appelle, impuissant, à des mesures «énergiques et exemplaires», alors même qu’il est au pouvoir et pourrait les appliquer. Le PSOE, pour sa part, a refusé de commenter les faits publiquement. Un responsable anonyme du PSOE a déclaré de façon lamentable à InfoLibre: «Les forces armées espagnoles sont une armée moderne et démocratique. Ils n’ont rien à voir avec ces emportements typiques d’autres époques. »

Mais la guerre, le génocide et la réaction fasciste sont aussi typiques de notre époque qu’ils l’étaient des années 1930. Contre cela, on ne peut rien attendre du PSOE, de Podemos et de Sumar. Ils ont tous passé les trois dernières années au gouvernement à distribuer des milliards d’euros à l’armée, à imposer des mesures d’austérité sociale aux travailleurs et à réprimer les grèves avec des dizaines de milliers de policiers anti-émeutes.

Dans leur acharnement à vouloir poursuivre leur politique de droite en s’appuyant sur l’État policier contre les travailleurs, ils étouffent et désorientent l’opposition de la classe ouvrière aux complots de coup d’État. Ils craignent mille fois plus un mouvement révolutionnaire indépendant de la classe ouvrière qu’un coup d’État fascisant et meurtrier.

Trotsky, co-dirigeant avec Lénine de la révolution d'Octobre et fondateur de la Quatrième Internationale, a résumé de manière concise les perspectives fondamentales auxquelles est confrontée la classe ouvrière dans une telle situation. Son analyse met à nu à la fois le rôle de Vox et l’impuissance réactionnaire de Podemos, Sumar et d’autres descendants politiques des tendances de Front populaire des années 1930. Dans «Leçon d’Espagne», publié peu après le coup d’État de Franco, Trotsky écrivait :

Le danger ne réside pas dans les fanfarons militaires et les démagogues qui se présentent ouvertement comme fascistes; Ce qui est incomparablement plus menaçant est le fait qu'à l'approche de la révolution prolétarienne, le corps des officiers devient le bourreau du prolétariat.[…] Il est nécessaire de remplacer les troupes des casernes commandées par la caste des officiers par la milice populaire, c'est-à-dire par l'organisation démocratique des ouvriers et des paysans armés. Il n'y a pas d'autre solution. Mais une telle armée est incompatible avec la domination des exploiteurs, petits et grands. Les républicains peuvent-ils accepter une telle mesure? Pas du tout. Le gouvernement du Front populaire, c'est-à-dire le gouvernement de coalition des ouvriers avec la bourgeoisie, est dans son essence même un gouvernement de capitulation devant la bureaucratie et les officiers. Telle est la grande leçon des événements d’Espagne, aujourd’hui payée par des milliers de vies humaines.

Aujourd’hui, la classe ouvrière est confrontée à la tâche de s’organiser de manière indépendante, dans des organisations de lutte de la base, pour contrer les complots fascistes et briser l’inertie politique imposée aux travailleurs par Podemos, Sumar et leurs divers satellites de la classe moyenne. Cela nécessite avant tout la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire de la classe ouvrière. La tâche cruciale dans cette situation explosive est de construire des sections du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), le mouvement trotskyste mondial, en Espagne et au niveau international.

(Article paru en anglais le 20 novembre 2023)

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