Perspectives

Alors que l’opposition aux contrats automobiles bradés grandit, Biden et Fain organisent un rassemblement pour le retour au travail

Le président Joe Biden s'adresse jeudi 9 novembre 2023 à des membres de l’UAW au Community Building Complex du comté de Boone, à Belvidere (Illinois).

Alors que des milliers de gens manifestaient jeudi à Chicago contre le soutien de Joe Biden au génocide israélien, le président américain et le président du syndicat automobile UAW Shawn Fain organisaient un rassemblement commun à deux heures de route de là, à Belvidere (Illinois), pour promouvoir le contrat au rabais conclu la semaine dernière entre la bureaucratie du syndicat et les trois grands constucteurs (Ford, GM, Stellantis).

L’événement UAW-Biden a mis en lumière la guerre sur deux fronts que la classe dirigeante américaine mène dans le monde entier.

Fain et Biden n’ont eu qu’éloges l’un pour l’autre et pour des accords de principe qui maintiennent le système détesté des paliers, bloquent le passage à l’emploi permanent des intérimaires «temps partiel», ne compensent pas des décennies de baisse des salaires et ouvrent la voie à des pertes d’emplois massives dû au passage aux véhicules électriques (VE).

Qualifiant cette capitulation de victoire, Fain a remercié Biden pour « le soutien apporté par la Maison Blanche tout au long de ce combat » et a ajouté « maintenant, nous allons de l'avant ». Biden a retourné le compliment à Fain lui disant: « Vous avez fait un sacré boulot ». Il a qualifié les contrats d' « historiques » et dit qu’ils « changent la donne ».

En présentant les contrats comme une affaire conclue, Fain et Biden ont oublié un détail mineur: les travailleurs de la base.

Ni l'un ni l'autre n'ont mentionné que la très grande majorité des quelque 150 000 travailleurs des Trois Grands n'avaient pas encore voté sur le contrat, ou que les principales usines qui ont rejeté le contrat ces derniers jours, notamment GM Flint Assembly, Romulus Powertrain, Marion Stamping et Pontiac Stamping/Powertrain, avaient voté contre.

L’ensemble de l’establishment n’a que le mépris le plus absolu pour les droits démocratiques les plus élémentaires des travailleurs. Fain et les dirigeants de l’UAW ont mis fin à toutes les grèves chez les Trois Grands et ont ordonné aux travailleurs de reprendre le travail avant même d’avoir pris connaissance des accords de principe. Comme s’il y avait le moindre doute sur leurs objectifs, les organisateurs du rassemblement avaient accroché derrière les orateurs une banderole disant: «Auto Workers Back to Work» (Les travailleurs de l’automobile reprennent le travail).

Jamais un président américain en exercice n’avait été aussi étroitement impliqué dans la promotion de la ratification d’une convention collective que Biden ne l’a été avec l’UAW. À propos des négociations dans l’automobile, Politico a écrit que «Biden lui-même était informé quotidiennement sur ces négociations, même après que la guerre eut éclaté en Israël».

Le gouvernement américain — le comité exécutif de la classe dirigeante américaine — considère la suppression de la lutte des classes comme essentielle à ses objectifs de guerre à l’extérieur. Il y a plusieurs raisons à cela.

Tout d’abord, la classe dirigeante considère la lutte des ouvriers de l’automobile — et toute autre lutte ouvrière — comme une menace pour la position financière mondiale des grandes entreprises américaines, déjà déstabilisée par des niveaux d’endettement record qui sapent encore davantage le rôle du dollar en tant que principale monnaie mondiale. La solvabilité de Wall Street et sa capacité à dominer le marché mondial dépendent de l’extraction toujours plus intense de plus-value à partir de la classe ouvrière aux États-Unis et dans le monde.

Deuxièmement, l’impérialisme américain considère la suppression de la lutte des classes à l’intérieur du pays comme une nécessité militaire. Biden s’est adressé à la nation le mois dernier pour réclamer 105 milliards de dollars de dépenses supplémentaires pour la guerre menée par les États-Unis contre la Russie en Ukraine et pour le génocide israélien soutenu par les États-Unis à Gaza. Ce faisant, il a appelé à revenir à un niveau de production de temps de guerre jamais atteint depuis la Seconde Guerre mondiale, afin de «reconstituer» les stocks d’équipements et d’armes.

Les porte-parole du Pentagone se plaignent régulièrement auprès des médias des difficultés à produire assez d’armes et d’équipements pour toutes les guerres des États-Unis, en particulier sous l’angle de leurs plans de guerre contre la Chine. Dans son discours à Belvidere, Joe Biden a évoqué ainsi la nécessité de développer une industrie nationale des VE pour contrer la Chine: «Mon gouvernement continuera à veiller à ce que l’UAW dispose de tout ce dont elle a besoin pour surpasser la Chine et tous les autres pays du monde».

Troisièmement, la classe dirigeante est profondément inquiète de la radicalisation politique de la classe ouvrière et considère toute lutte sociale comme une menace potentielle pour la pérennité du système capitaliste. Le gouvernement Biden et les grands médias ont dénoncé les manifestants pro-palestiniens comme antisémites, et la secrétaire de presse de la Maison-Blanche Karine Jean-Pierre, les a même comparés à des néonazis. Le Congrès américain a censuré la députée Rashida Tlaib pour avoir utilisé un slogan pro-palestinien, une tentative d’intimider tout discours pro-palestinien, alors que de nombreux gouvernements impérialistes dans le monde interdisent carrément les manifestations.

Mais l’opposition de masse aux guerres multi-fronts de la classe dirigeante américaine — qui sont menées contre la classe ouvrière mondiale — est en train de surgir en surface.

Le rôle sordide joué par la bureaucratie de l’UAW dans la répression de l’opposition sociale à la guerre a été mis en lumière durant le discours de Biden à Belvidere. Lorsqu’il a commencé à parler, il a été interrompu par une manifestante qui a exigé un cessez-le-feu en criant: «10.000 Palestiniens ont été tués, un génocide est en train de se dérouler à Gaza! Les bureaucrates de l’UAW présents ont commencé à la huer, criant: «Mettez-la dehors!», «c’est pas le moment pour ça» et à couvrir les paroles de la manifestante anti-génocide en scandant «nous t’aimons, Joe!».

Au moment où la bureaucratie de l’UAW acclamait Genocide-Joe à Belvidere, des milliers de gens manifestaient à Chicago pour soutenir le peuple palestinien. Les manifestations avaient été organisées en prévision de la visite de Biden dans la ville jeudi soir, à l’occasion d’une collecte de fonds organisée par le méga-donateur bipartite et multi-millionnaire Glen Tullman. Après s’être déclaré l’ami des «gens qui bossent» à Belvidere, Biden a été faire la quête chez les super riches de Chicago à un événement qui coûtait 3.330 dollars à qui voulait y assister et 200.000 dollars à qui voulait le «co-organiser».

La Maison-Blanche et la bureaucratie de l’UAW ne réussiront pas dans leurs efforts désespérés pour créer un soutien populaire à leurs actes. Le soutien à Biden s’effrite, et les appels se multiplient, même chez les démocrates, pour ne pas l’avoir comme candidat en 2024. Fain a été élu lors d’une élection frauduleuse où il n’a obtenu que 3 pour cent des voix de la base.

Will Lehman, ouvrier de l’automobile de l’UAW, a reçu une réponse massive à sa demande que l’UAW cesse la production d’équipements militaires destinés à Israël, avec un salaire complet pour tous les travailleurs concernés. Une vidéo de l’appel de Lehman a été visionnée des centaines de milliers de fois, et des milliers de travailleurs et de jeunes ont écrit des commentaires de soutien.

Bien que plusieurs usines où les travailleurs sont organisés par l’UAW fabriquent des équipements et des munitions pour l’armée israélienne, Shawn Fain a rejeté l’appel de Lehman. Il n’a fait aucune référence au massacre en cours en Palestine lorsqu’il a fait l’éloge de Biden comme héros de la classe ouvrière jeudi. Dans un communiqué publié avant le rassemblement, Lehman a déclaré :

« L’action de Fain et celle de toute la direction de l’UAW a été de continuer à soutenir Joe Biden et à maintenir la production alors que les bombes et missiles «made in USA» continuent de pleuvoir sur la population sans défense de Gaza. Je condamne ce silence lâche des bureaucrates qui dirigent l’UAW et tous les autres grands syndicats américains. Leur silence montre que toute la bureaucratie de l’AFL-CIO s’est complètement intégrée à un Parti démocrate impérialiste, avec des résultats dévastateurs pour les travailleurs des États-Unis et du monde entier…

Si une action doit avoir lieu, elle doit être organisée et préparée par nous, la base, à la fois au sein de l’UAW et en dehors d’elle, à l’échelle internationale. Les mouvements anti-guerre du passé, menés par la classe moyenne argentée et privilégiée, ont été absorbés par le Parti démocrate, le cimetière des mouvements sociaux. Ce mouvement anti-guerre doit être basé sur la classe ouvrière, la force sociale capable de mettre fin à la guerre impérialiste et à l'exploitation capitaliste.

Cet appel obtient lui aussi un soutien massif. Les travailleurs et les jeunes, quel que soit leur lieu de travail, peuvent rejoindre le mouvement de la base et participer à la lutte pour unir les travailleurs contre l’impérialisme, l’exploitation des trusts et des banques et contre les bureaucraties syndicales pro-impérialistes en remplissant le formulaire ci-dessous.

(Article paru en anglais le 9 novembre 2023)

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