Les États-Unis arment Taïwan pour préparer un bourbier de type ukrainien pour la Chine

Le voyage du président américain, Biden, en Asie a mis en lumière les tensions croissantes avec la Chine au sujet de Taïwan. Pour la troisième fois depuis son entrée en fonction, Biden a déclaré avec insistance que les États-Unis s’étaient «engagés» à soutenir militairement Taïwan en cas de conflit avec la Chine, renversant ainsi des décennies de politique américaine.

De gauche à droite: le Premier ministre australien Anthony Albanese, le président américain Joe Biden, le Premier ministre indien Narendra Modi et le Premier ministre japonais, Fumio Kishida, lors du sommet des dirigeants de la Quadrilatérale au palais Kantei, mardi 24  mai 2022, à Tokyo. (AP Photo/Evan Vucci)

Lorsque les États-Unis ont établi des relations diplomatiques avec la Chine en 1979, ils ont mis fin à tous les liens officiels avec Taïwan. Ils ont adopté la politique de la «Chine unique», qui reconnait de fait Pékin comme le gouvernement légitime de toute la Chine, y compris de l’île de Taïwan. Le corollaire de cette politique était «l’ambiguïté stratégique», c’est-à-dire le refus de s’engager catégoriquement à prendre la partie de Taïwan en cas de guerre avec la Chine. Cette politique visait non seulement à parer à une agression de la Chine, mais aussi à bloquer les actions provocatrices de Taïwan.

Bien que la Maison-Blanche ait insisté sur le fait qu’il n’y a pas eu de changement de politique, les États-Unis, d’abord sous Trump et maintenant sous Biden, ont délibérément sapé le statu quo sur Taïwan. C’est le point d’inflammation le plus potentiellement explosif en Asie. Les visites de haut niveau à Taïwan, la présence ouverte d’entraîneurs militaires américains sur l’île, l’intensification des ventes d’armes et l’augmentation des transits par le détroit de Taïwan; tout cela constitue des provocations calculées contre la Chine.

Après avoir transformé l’Ukraine en un bourbier militaire pour affaiblir et déstabiliser la Russie, l’impérialisme américain tend délibérément un piège similaire à la Chine avec Taïwan. S’inspirant de la guerre en Ukraine, les médias et les cercles stratégiques et militaires discutent ouvertement de l’armement de Taïwan en vue d’un conflit prolongé avec la Chine.

Un article du New York Times rapportait hier que «Les responsables américains tirent les leçons de l’armement de l’Ukraine pour travailler avec Taïwan à la création d’une force plus puissante. Cette force pourrait repousser une invasion maritime de la Chine, qui possède l’une des plus grandes armées du monde. L’objectif est de transformer Taïwan en ce que certains responsables appellent un “porc-épic” — un territoire hérissé d’armements et d’autres formes de soutien de la part des États-Unis, qui semble trop douloureux pour être attaqué».

Comme dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine, les plans de guerre américains sont déguisés en défense de la «Taïwan démocratique» contre l’agression chinoise. Dans le cas de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les États-Unis ont armé l’Ukraine pendant des années, puis ils ont incité et provoqué une attaque russe. Dans le cas de Taïwan, que Washington reconnaît elle-même comme faisant partie de la Chine, les États-Unis disposent d’un grand nombre de déclencheurs susceptibles de provoquer un conflit.

Toute mesure prise par le gouvernement de Taipei pour déclarer officiellement l’indépendance de la Chine et/ou l’incorporation croissante de l’île dans la sphère d’influence américaine constitue une menace directe pour Pékin. Non seulement Taïwan occupe une position stratégique juste à côté du continent chinois, mais sa Taiwan Semiconductor Manufacturing Company détient un quasi-monopole mondial sur la production de puces informatiques haut de gamme.

Portés par le «succès» en Ukraine, les plans américains pour un conflit militaire prolongé à Taïwan contre l’armée chinoise avancent rapidement. Comme l’explique le New York Times: «Les responsables américains ont discrètement fait pression sur leurs homologues taïwanais pour qu’ils achètent des armes adaptées à la guerre asymétrique. Un conflit dans lequel une armée plus petite utilise des systèmes mobiles pour mener des frappes mortelles sur une force beaucoup plus importante, disent les responsables américains et taïwanais».

L’article ajoute: «Les armes de fabrication américaine qu’elle a récemment achetées — plateformes de roquettes mobiles, avions de chasse F-16 et projectiles antinavires — sont mieux adaptées pour repousser une force d’invasion. Selon certains analystes militaires, Taïwan pourrait acheter plus tard des mines marines et des drones armés. Et comme il l’a fait en Ukraine, le gouvernement américain pourrait également fournir des renseignements pour renforcer la létalité des armes, même s’il s’abstient d’envoyer des troupes».

Washington ne fait pas seulement «pression», mais insiste pour que Taipei achète des armes conformes aux plans de guerre du Pentagone.

Le Financial Timesa rapporté au début du mois que la secrétaire d’État adjointe américaine, Mira Resnick, a déclaré en mars à des cadres de l’industrie de la défense que le gouvernement Biden souhaitait «orienter plus fortement» Taïwan vers l’achat d’armes destinées à la guerre asymétrique et ne permettrait pas aux fabricants américains de vendre des armes en dehors de ces paramètres.

Selon l’article: «Washington a par la suite indiqué à Taipei qu’elle n’approuverait pas la vente de 12 hélicoptères anti-sous-marins MH-60R s’ils étaient demandés. Les États-Unis ont également bloqué un projet taïwanais d’acquisition d’avions d’alerte précoce E2-D».

Le battement de tambour qui croît dans les médias et les cercles officiels américains sur la «menace» aiguë d’une invasion chinoise en dit plus long sur le calendrier sur lequel travaillent les planificateurs de guerre du Pentagone que sur toute preuve des intentions agressives de la Chine. L’analyste militaire taïwanais Su Tzu-yun a déclaré au Financial Times: «Je crois qu’actuellement, la possibilité que la Chine entreprenne une action militaire est très faible».

Néanmoins, la planification et le débat sur la guerre se déroulent à un rythme effréné, non seulement sur le front militaire mais aussi pour la guerre économique contre la Chine. Comme le rapporte le New York Times: «Les responsables américains discutent déjà de la mesure dans laquelle ils pourraient reproduire les sanctions économiques et l’aide militaire déployées pour défendre l’Ukraine en cas de conflit sur Taïwan».

Le New York Timesa souligné que le nombre de transits dans le détroit de Taïwan par des navires de guerre américains est passé à 30 depuis le début de l’année 2020. S’y ajoutent les transits de navires de guerre alliés d’Australie, de Grande-Bretagne, du Canada et de France. Les ventes d’armes américaines à Taïwan ont également augmenté, avec plus de 23 milliards de dollars d’achats annoncés depuis 2010, dont 5 milliards de dollars pour la seule année 2020.

Les membres des cercles stratégiques américains sont bien conscients que les mesures prises par Washington au sujet de Taïwan sont hautement provocatrices et pourraient précipiter un conflit. Dans des commentaires adressés au New York Times, l’analyste Bonnie Glaser, directrice du programme Asie du «German Marshall Fund» américain, l’a admis de manière alambiquée. «Sommes-nous clairs sur ce qui dissuade la Chine et ce qui la provoque?» a-t-elle demandé. «La réponse à cette question est “non”, et c’est un territoire dangereux».

Selon les mots du New York Times: «Le langage fort du président Biden lors d’une visite à Tokyo cette semaine est allé jusqu’à la provocation, selon Glaser et d’autres analystes à Washington». En d’autres termes, il est bien compris à Washington que renverser l’«ambiguïté stratégique» pourrait faire basculer l’Asie dans une guerre qui, comme dans le cas de l’Ukraine, a le potentiel d’exploser en un conflit entre des puissances dotées de l’arme nucléaire.

La provocation délibérée de Washington envers la Chine au sujet de Taïwan fait partie de l’escalade de la confrontation avec la Chine qui a commencé avec le «pivot vers l’Asie» d’Obama. Depuis plus d’une décennie, les États-Unis cherchent à saper Pékin sur le plan diplomatique et économique, tout en procédant à un renforcement militaire massif dans toute la région en vue d’une guerre.

Dans son déclin historique, l’impérialisme américain cherche désespérément à affaiblir et à déstabiliser les challengers potentiels à sa position mondiale — la Russie et surtout la Chine — et à obtenir un accès sans entrave aux immenses ressources et à la position stratégique de la masse continentale eurasienne. Comme le montre l’exemple de l’Ukraine, ils le font avec une indifférence criminelle à l’égard de la dévastation et des énormes pertes de vies humaines que la guerre a engendrées jusqu’à présent. Aujourd’hui, les États-Unis se préparent à faire de même à Taïwan.

(Article paru d’abord en anglais le 26 mai 2022)

Loading