Grande Bretagne: le gouvernement Johnson annonce un plan de soutien au coût de la vie, craignant une explosion sociale

Le chancelier britannique Rishi Sunak a annoncé aujourd’hui au Parlement des «mesures de soutien au coût de la vie» de 15  milliards de livres sterling en réaction à la situation désespérée à laquelle font face des dizaines de millions de personnes.

Sunak a effectivement déchiré sa déclaration budgétaire de printemps, présentée il y a à peine deux mois, qui refusait tout répit aux personnes plongées dans une pauvreté abjecte.

Le ministre des Finances britannique Rishi Sunak explique dans une vidéo sur sa page Twitter son programme de soutien au coût de la vie (Credit : screenshot-Rishi Sunak/Twitter)

Dans ce qui a été annoncé comme une «mise à jour de l’économie», Sunak a annoncé une aide financière de 15  milliards de livres sterling, citant une poussée inflationniste qui «provoque une détresse aiguë pour les habitants de ce pays.» Il a déclaré: «Nous devons nous assurer que ceux pour qui la lutte est trop dure… et pour qui les risques sont trop grands… soient soutenus».

Le multi-millionnaire Sunak a été forcé de reconnaître les difficultés profondément ancrées dans un pays où 14,5  millions de personnes vivent dans la pauvreté, et où 250.000  autres ménages devraient «glisser vers la misère» en 2023, selon l’Institut national de recherche économique et social.

Huit millions de ménages qui avaient «déjà des revenus suffisamment bas pour que l’État prenne en charge leur coût de la vie par le biais du système d’aide sociale» recevront un versement unique de 650  livres sterling au titre du coût de la vie. Plus de huit millions de ménages de retraités qui reçoivent l’allocation de chauffage d’hiver parce qu’ils ne peuvent pas payer leurs factures recevront une «allocation de subsistance pour retraités» unique de 350 livres. Six millions de personnes qui perçoivent des prestations d’invalidité sans conditions de ressources recevront un «paiement unique au titre du coût de la vie pour les personnes handicapées, d’une valeur de 150  livres».

Il y a tout juste deux mois, Sunak avait annoncé un programme de remise sur les factures d’énergie dans le cadre duquel chaque ménage aurait droit à un prêt de 200  livres seulement, à récupérer sur quatre ans. Aujourd’hui, il a été contraint d’abandonner ce projet et de mettre à la disposition de tous les ménages une subvention non remboursable de 400  livres sterling pour les aider à payer leurs factures d’énergie.

Le chancelier a annoncé l'octroi de 500 millions de livres supplémentaires pour le fonds d'aide aux ménages géré par les municipalités, ce qui porte ce fonds à 1,5 milliard de livres.

Une taxe temporaire de 25  pour cent sur les bénéfices des géants du pétrole et du gaz, qui engrangent ce que Sunak a qualifié des «bénéfices extraordinaires», va aider à financer ce programme. Il y a quelques semaines à peine, on avait poussé les députés conservateurs à rejeter une motion similaire du Parti travailliste en faveur d’une taxe exceptionnelle. L’ampleur de la crise à laquelle fait face le capitalisme britannique est telle que l’impôt sur les bénéfices exceptionnels proposé par Sunak est le double de celui proposé par les travaillistes.

Malgré cela, l’impôt du gouvernement Johnson touchera à peine les bénéfices des géants du pétrole et du gaz. Rien qu’au cours des trois premiers mois de 2022, Shell a réalisé 7,2  milliards de livres de bénéfices et BP a engrangé 4,9  milliards de livres. Sunak les a rassurés: «lorsque les prix du pétrole et du gaz reviendront à des niveaux plus normaux historiquement, la taxe sera progressivement supprimée et une clause de caducité sera inscrite dans la législation».

Dans les 24  heures qui ont précédé l’annonce de Sunak, les médias avaient fait état d’un programme de soutien de 10  milliards de livres sterling. En fin de compte, le gouvernement a jugé nécessaire de débloquer 5  milliards de livres supplémentaires. L’ampleur des difficultés sociales qui frappent des dizaines de millions de personnes est telle que les mesures de Sunak n’apporteront qu’un soulagement momentané, les versements uniques sont éclipsés par la hausse des prix du carburant, de la nourriture et de l’énergie.

Plusieurs facteurs sous-tendent les calculs des conservateurs et le revirement brutal de la politique du gouvernement.

Depuis que Sunak a prononcé sa déclaration économique de mars, l’inflation a atteint le niveau le plus élevé en Grande-Bretagne depuis 40  ans. En mars, le taux d’inflation IPC était de 7 pour cent – il a atteint 9  pour cent ce mois-ci. La mesure plus précise de l’inflation RPI, qui inclut les coûts du logement, est passée de 9 pour cent à 11,1  pour cent, alimentée en grande partie par la levée en avril du plafond sur les coûts énergétiques des ménages, qui a vu de nombreuses factures augmenter de 693  livres, passant de 1.277  livres à 1.971  livres. Les payeurs de factures à prépaiement, principalement les plus pauvres de la société, ont vu leurs factures augmenter de 708  livres, passant de 1.309  livres à 2.017  livres.

Une analyse de 21.000  produits alimentaires et boissons réalisée par le magazine de consommateurs Which? entre décembre 2021 et février 2022 a révélé que l’inflation sur ces produits avait augmenté de 3,14  pour cent en moyenne par rapport à il y a deux ans. Au moins 265  produits ont connu des augmentations de prix de plus de 20 pour cent au cours de cette période.

Selon le site immobilier Zoopla, les loyers en Grande-Bretagne ont augmenté de 11  pour cent au cours de l’année écoulée pour atteindre près de 1.000  livres par mois, ce qui oblige le travailleur moyen à consacrer plus d’un tiers de son revenu familial au loyer.

La déclaration de Sunak a sans doute été programmée pour coïncider avec le rapport officiel de la haute fonctionnaire Sue Gray, publié mercredi, sur le scandale du «partygate» entourant le Premier ministre Boris Johnson. Johnson et Sunak ont tous deux été la cible de la colère publique pour des soirées illégales à Downing Street pendant la pandémie. Johnson a déclaré cette semaine qu’il était temps de «passer à autre chose». Ils ont calculé qu’ignorer la hausse du coût de la vie serait du suicide politique.

L’urgence d’une telle réponse a été soulignée cette semaine par Jonathan Brearley, PDG de l’Ofgem qui a déclaré à la Commission parlementaire des affaires, de l’énergie et de la stratégie industrielle que l’augmentation du plafond des prix en octobre fera probablement grimper les factures de carburant des ménages à un niveau record de 2.800  livres. Il a averti les députés que le nombre de personnes en situation de précarité énergétique pourrait doubler pour atteindre 12  millions. Le chef d’E.ON énergie UK, Michael Lewis, a déclaré: «Franchement, certaines personnes sont à la limite. Ils ne peuvent tout simplement pas payer, et cela va empirer lorsque les prix augmenteront à nouveau en octobre… Nous devons intervenir davantage».

Confrontés à la plus grande crise du capitalisme depuis la Seconde Guerre mondiale, Johnson et Sunak ont adopté des mesures qu’ils dénonçaient auparavant comme du «socialisme qui taxe et dépense». L’annonce d’hier a provoqué l’indignation de certaines sections des conservateurs au pouvoir. Richard Drax a déclaré que «jeter de la barbaque aux socialistes, en augmentant les impôts sur les entreprises et en leur disant où investir leur argent n’est pas la voie conservatrice». Le Spectator, un journal pro-conservateur, a dénoncé «Rishi Sunak, le voleur d’impôts».

La crainte d’une explosion sociale incontrôlable dans un contexte d’escalade de la lutte des classes était de loin la principale raison de l’annonce de Sunak. L’éruption de protestations et de grèves de masse au Sri Lanka, au Pakistan et dans d’autres pays ces dernières semaines, motivée par l’inflation, a été vue comme un signe d’avertissement.

Les titres des médias ont reflété la nervosité de l’économie, qui pourrait être paralysée après que 40.000  cheminots ont voté pour la grève. Alors que Sunak préparait son discours, le Daily Mail a brandi le spectre d’une «ANNÉE de mécontentement». Il a mis en garde contre une «vague de grèves ferroviaires cet été et jusqu’en 2023 – alors que le personnel de British Airways, le personnel de nettoyage des hôpitaux, les éboueurs et les chauffeurs routiers sont également prêts à débrayer dans les prochains mois». Alors même que Sunak annonçait ses mesures sur le coût de la vie, les travailleurs des télécommunications de BT se préparent à lancer leur première grève nationale en 35  ans. Ils vont voté pour une grève le mois prochain après avoir rejeté l’offre salariale inférieure à l’inflation d’une entreprise qui réalise 1,3  milliard de livres de bénéfices annuels.

La principale préoccupation de la classe dirigeante est que la lutte des classes menace de briser les chaînes que les syndicats corporatistes imposent aux travailleurs depuis des années.

Des manifestants à Douvres protestent contre les pertes d'emplois chez P&O (WSWS Media)

Tout au long de la pandémie, les syndicats ont intensifié leur collaboration avec les employeurs et le gouvernement, imposant des attaques toujours plus sévères à la classe ouvrière. Parmi ceux trahis par les syndicats il y a les dizaines de milliers d’employés de British Airways, British Gas, Weetabix, Go North West, Tesco, Jacobs Douwe Egberts, P&O Ferries, ainsi que ceux des universités, des collèges et des écoles de tout le pays.

Les signes se multiplient que les travailleurs n’acceptent plus le sabotage de leurs luttes par les syndicats. La semaine dernière, les travailleurs des plateformes pétrolières ont débrayé dans une grève sauvage touchant 16  plateformes en mer du Nord. Les grévistes ont appelé à une «révolution salariale» et les organisateurs ont déclaré qu’ils ne visaient pas seulement une entreprise, mais «l’industrie au plan mondial dans son ensemble».

(Article paru d’abord en anglais le 27 mai 2022)

Loading