«Ce n’est pas le tireur, la santé mentale ou l’arme qui est le problème. Le problème, c’est la société elle-même»

Des étudiants américains débrayent pour protester contre la violence armée

En réaction au massacre survenu mardi à l’école primaire Robb d’Uvalde, au Texas, qui a fait au moins 17 blessés et causé la mort de 19 élèves du primaire et deux enseignants, des élèves et des enseignants de tous les États-Unis ont débrayé jeudi pour protester contre la violence armée.

Des croix portant les noms des victimes de la fusillade de mardi sont placées devant l’école primaire Robb à Uvalde, au Texas, le jeudi 26 mai 2022. (AP Photo/Jae C. Hong)

Plusieurs débrayages ont eu lieu dans des écoles où les souvenirs sont encore frais de leur propre expérience tragique avec la violence de masse, un phénomène régulier dans l’Amérique capitaliste. Au lycée Oxford High School, situé à la périphérie de la région métropolitaine de Détroit, Michigan, où une fusillade a fait quatre morts en décembre dernier, des centaines d’élèves ont quitté l’école et se sont rassemblés sur le terrain de football, où ils ont formé un «U» en soutien à Uvalde.

Des scènes similaires se sont répétées à l’école secondaire de Whitefish Bay, dans le Wisconsin. Des vidéos montrent des centaines d’élèves qui sortent en courant du bâtiment. Gracie Lutz, en première année à Whitefish, a déclaré à WISN-12 qu’elle se souvenait avoir quitté l’école en tant qu’élève de cinquième année après le massacre de 2018 à Parkland, en Floride.

«Et vous savez, je ne me souviens pas que quelque chose se soit passé. Et puis il y en a eu de plus en plus et de plus en plus. Et pourtant, rien n’a changé», a-t-elle déclaré.

De l’école secondaire Oak Park River Forest à l’extérieur de Chicago, à l’école secondaire Francis Howell North à Saint-Charles, dans le Missouri, en passant par l’école secondaire Green Level à Cary, en Caroline du Nord, on estime que 200 écoles et des milliers d’élèves ont participé aux débrayages. Lors de nombreux événements, les étudiants ont lu à haute voix les noms des personnes décédées et ont dénoncé les responsables gouvernementaux pour leurs décennies d’inaction face au massacre incessant d’étudiants.

Si la colère des étudiants face à la violence armée est réelle, c’est l’association Everytown for Gun Safety, affiliée au Parti démocrate, qui a organisé les débrayages. Ce groupe a été fondé en 2006 sous le nom de Mayors Against Illegal Guns(Maires contre les armes illégales) par le maire de New York de l’époque, le milliardaire Michael Bloomberg, ainsi que par 13 autres maires. Le groupe cherche à canaliser la colère sociale massive contre la violence armée derrière les campagnes électorales du Parti démocrate.

Landon, un lycéen de Pennsylvanie, a parlé au World Socialist Web Sitedu massacre d’Uvalde.

«Je pense que la fusillade a été une tragédie absolue pour toutes les personnes impliquées. Le gros problème, c’est l’après-coup. On parle toujours de la question des armes à feu ou de la santé mentale, mais jamais de la société qui a façonné et modelé la personne qui a commis cette atrocité. Il ne s’agit en aucun cas de quelque chose d’isolé. Tant que la société actuelle continuera à exister sous sa forme actuelle, nous verrons plus d’incidents de ce genre», a déclaré Landon.

Il a conclu: «Le problème, ce n’est pas le tireur, la santé mentale ou l’arme. Le problème, c’est la société elle-même».

Un enseignant spécialisé à la retraite du Maryland a déclaré au WSWS que «les démocrates prônent l’arrêt de la violence armée, mais ils ne font rien, comme nous le savons. Les fabricants d’armes fournissent les armes pour ces guerres sans fin que les travailleurs doivent mener».

L’enseignant à la retraite a poursuivi en expliquant: «Les ventes d’armes à feu aux États-Unis continuent d’augmenter, et ces entreprises meurtrières continuent d’engranger leurs profits de la mort».

«La réponse à cela, c’est le socialisme mondial et que les fabricants d’armes fassent des choses pour aider [la société] au lieu de tuer».

Alors que les étudiants quittaient l’école à travers le pays, à Uvalde, au Texas, la police a continué à donner des informations contradictoires sur ce qui s’est exactement passé mardi en début d’après-midi.

Cependant, alors que de plus en plus de parents s’expriment et que des vidéos apparaissent sur les médias sociaux, il est clair que la police a menti depuis le début de l’attaque pour tenter de couvrir sa propre inaction pendant plus d’une heure alors que Salvador Ramos, 18 ans, massacrait des enfants et des enseignants.

Leur réaction au massacre d’enfants innocents est un exemple frappant du rôle de classe que joue la police dans la société capitaliste.

Les policiers ne sont pas des «gardiens neutres» déployés pour «protéger et servir» la population. Ce sont les fantassins du capital, armés de fusils et d’armures de qualité militaire pour harceler, intimider et réprimer les travailleurs et faire respecter la loi de la classe bourgeoise – rien d’autre.

La police n’a toujours pas expliqué pourquoi ses agents n’ont pas tenté de pénétrer dans le bâtiment après que Ramos ait enfoncé l’entrée avec le camion de sa grand-mère, tiré sur des passants, escaladé une «barrière de sécurité», ouvert le feu dans l’école et pénétré dans le bâtiment, et avant que ce dernier se «barricade», selon les reportages, dans une classe remplie d’enfants et d’enseignants sans défense.

La police a d’abord affirmé avoir vaillamment «essuyé les tirs» de Ramos et tenté désespérément d’empêcher le tireur d’entrer dans le bâtiment. Mais, comme le montre cette vidéo virale, les policiers et ce qui semble être des marshals américains, étaient bien plus préoccupés à agresser des parents désespérés alors que Ramos était encore en vie et à l’intérieur de l’école.

Malgré la présence de plusieurs policiers, lourdement armés de fusils d’assaut et de gilets pare-balles, on ne voit aucun d’entre eux se précipiter vers le bâtiment pour sauver les enfants. Au contraire, au moins un policier a sorti son taser, prêt à s’en servir contre les parents.

Dans une autre vidéo, qui, selon le Washington Post, a commencé vers 11h54, on entend un parent exprimer son mécontentement face à la réaction peu enthousiaste des policiers face à un danger évident.

«Regardez, ils se trouvent juste garés dehors, p*tain. Ils doivent entrer là-dedans!», dit-il, ajoutant: «Les flics ne font que de la m*rde. Ils restent dehors».

Un autre parent supplie désespérément la police: 'Entrez là dedans! C'est quoi le p*tain de problème? Il y a des enfants là-dedans !'

Plus tard dans la même vidéo, on voit un policier pousser un parent en lui disant de «traverser la rue», ce à quoi un autre parent répond: «Vous n’avez pas besoin d’être violent avec nous. Pourquoi n’êtes-vous pas violent [en faisant un geste vers l’école] avec ce voyou?»

«Vous savez que ce sont des petits enfants, n’est-ce pas? Vous savez qu’ils ne savent pas comment se défendre?» dit un autre parent au policier, qui est plus préoccupé par le maintien de l’ordre parmi les parents désarmés que par la neutralisation du meurtrier de masse.

Dans une interview accordée à l’Associated Press (AP), Juan Carranza, 24 ans, a déclaré avoir vu une femme crier à la police: «Allez-y! Allez-y!» après que Ramos ait couru dans l’école. Carranza, qui vit en face de l’école, a déclaré que la police n’a pas suivi le tireur dans le bâtiment.

Javier Cazares, dont la fille Jacklyn Cazares a été tuée dans l’attaque, a déclaré qu’il est arrivé à l’école alors que la police serpentait encore à l’extérieur de l’école. Pendant que la police s’affairait, Javier Cazares a évoqué avec d’autres parents la possibilité de se précipiter dans le bâtiment pour sauver leurs enfants piégés à l’intérieur.

«On se précipite parce que les policiers ne font rien comme ils sont censés le faire», a-t-il raconté à l’AP. Au sujet des efforts des policiers, Carranza a déclaré: «On aurait pu faire plus. Ils n’étaient pas préparés».

Carranza a dit avoir vu Ramos percuter son véhicule et tirer sur des passants avant de se frayer un chemin dans l’école. Réfléchissant à l’avantage numérique dont disposait la police au moment où Ramos est entré dans le bâtiment, Carranza a déclaré: «Ils étaient plus nombreux. Lui il était seul».

Dans les 48 heures qui ont suivi l’attaque, la police a soutenu qu’elle avait «confronté» Ramos à l’extérieur de l’école après qu’il eut défoncé l’entrée avec le camion de sa grand-mère, qu’il avait volé après avoir tiré la vieille dame au visage jeudi. Mais Victor Escalon Jr. un directeur régional du département de la sécurité publique du Texas, a rapporté que ce n’était pas en fait le cas et que Ramos était entré dans l’école «sans être gêné» par les policiers. Malgré ses actions violentes, Ramos est apparemment entré dans l’école par une porte non verrouillée à 11h40, 12 minutes après avoir forcé la barrière de l’école avec le camion.

Escalon n’a pas expliqué pourquoi il n’y avait pas des flics sur la scène, et il ne pouvait pas expliquer la contradiction précédente.

En outre, Escalon n’a pas expliqué pourquoi la police n’était pas sur les lieux plus tôt, étant donné que les services d’urgence avaient reçu un appel vers 11h30 qui signalait que la grand-mère de Ramos avait été abattue. Escalon a affirmé qu’après avoir forcé l’entrée avec le camion, Ramos est sorti du véhicule et a tiré sur plusieurs témoins qui avaient d’abord tenté de lui porter secours, ce qui a provoqué d’autres appels aux services d’urgence.

Bien qu’il ait reçu à ce moment-là de nombreux appels de citoyens faisant état de plusieurs coups de feu, notamment à l’extérieur d’une école primaire, Escalon a affirmé que ce n’est qu’à 11h44, environ 15 minutes après que Ramos a eu l’accident et a commencé à tirer à l’extérieur de l’école, que la police d’Uvalde et un «agent indépendant des ressources scolaires» sont arrivés et ont prétendument essayé d’entrer dans l’école.

Escalin a affirmé qu’après avoir «essuyé des tirs», les policiers se sont retirés et ont attendu plus d’une heure l’arrivée d’une équipe tactique lourdement armée de la «Patrouille des douanes et des frontières» (Customs and Border Patrol). Pendant ce temps, Ramos a continué à exécuter des enfants sans défense tandis que la police arrêtait des mères désemparées à l’extérieur de l’école.

Dans une interview accordée au Wall Street Journal, Angeli Rose Gomez a déclaré: «La police ne faisait rien» alors que Ramos était à l’intérieur. «Ils se tenaient juste devant la clôture. Ils n’entraient pas là-dedans et ne couraient nulle part».

Bouleversée par le fait que la police ne faisait rien pour assurer la sécurité de ses enfants, un élève de CE1 et un élève de CE2, Gomez a déclaré qu’elle avait demandé aux policiers, d’abord poliment puis «de manière plus pressante», d’entrer dans l’école. Après quelques minutes, les maréchaux fédéraux en ont eu assez d’entendre les supplications de la mère désespérée et l’ont placée en état d’arrestation pour «intervention dans une enquête en cours».

Gomez a fini par convaincre un policier d’Uvalde de lui retirer ses menottes, après quoi elle a sauté la barrière et sauvé elle-même ses enfants.

Lorsque la police a finalement décidé, une heure après le début du massacre, de tenter de pénétrer dans l’école, il semble qu’elle ait maladroitement fait en sorte qu’un autre enfant meure avant la fin de la journée.

Dans une interview accordée à KENS-5 (des informations locales au Texas), un garçon qui était dans la classe avec Ramos a raconté son expérience poignante.

«Quand j’ai entendu les tirs à travers la porte, j’ai dit à mon ami de se cacher sous quelque chose pour qu’il ne nous trouve pas», a-t-il dit. «Je me cachais très fort. Et je disais à mon ami de ne pas parler parce qu’il va nous entendre».

Le jeune garçon et quatre autres élèves se sont cachés sous une table recouverte d’une nappe, qui a peut-être empêché Ramos de les repérer. Cependant, Ramos a eu l’aide de la police pour trouver sa prochaine victime.

Le garçon explique: «Quand les policiers sont arrivés, ils ont dit: “Criez si vous avez besoin d’aide!”. Et l’une des élèves de ma classe a dit: “À l’aide!”. Le type a entendu, il est arrivé et l’a abattue».

(Article paru d’abord en anglais le 27 mai 2022)

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