Les États-Unis accueillent un sommet spécial de l’ANASE alors que le conflit avec la Chine s’aggrave

Les membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) se sont réunis pour un sommet spécial de deux jours avec le président américain Joe Biden à Washington la semaine dernière, dans le cadre d’une offensive diplomatique contre la Chine.

Pour l’impérialisme américain, la réunion a été l’occasion d’intensifier sa confrontation avec Pékin dans la région indopacifique, alors même qu’il poursuit la guerre par procuration menée par les États-Unis et l’OTAN en Ukraine contre Moscou. Cependant, des désaccords étaient évidents au sein de l’ANASE concernant l’agenda américain.

Le sommet spécial ASEAN(ANASE)-USA à Washington DC, 2022 (Photo: Facebook/ASEAN)

Le sommet ANASE-États-Unis a eu lieu les 12 et 13 mai et était le premier à se tenir à Washington dans les 45 ans d’histoire de l’organisation. C’était également le deuxième sommet spécial tenu aux États-Unis, après la réunion de 2016 organisée par le président de l’époque, Barack Obama, en Californie.

Biden a exploité le sommet pour accuser à nouveau Pékin de planifier une invasion non provoquée de Taïwan. Il l’a comparé à l’invasion russe de l’Ukraine. En réalité, les États-Unis aiguillonnent et provoquent Pékin au sujet des différends territoriaux régionaux et de Taïwan, tout comme les États-Unis et l’OTAN ont délibérément provoqué l'invasion de la Russie en Ukraine.

Qualifiant la réunion de «nouvelle ère dans les relations entre les États-Unis et l’ANASE», Biden a déclaré aux dirigeants réunis que «l’ampleur de nos discussions reflète à quel point la région indopacifique et l’ANASE sont vitales pour les États-Unis d’Amérique, de notre point de vue».

Sans nommer explicitement la Chine, Biden a déclaré que les États-Unis recherchaient «un Indo-Pacifique qui soit libre et ouvert, stable et prospère, résiliant et sûr». Washington diabolise régulièrement Pékin en déclarant que la Chine est une menace pour l’Indo-Pacifique «libre et ouvert» et pour le prétendu «ordre international fondé sur des règles».

La véritable crainte de Washington est que l’expansion économique de la Chine constitue une menace pour la domination mondiale des États-Unis, c’est-à-dire l’ordre de l’après-Seconde Guerre mondiale dans lequel ils fixent les règles internationales pour satisfaire leurs propres intérêts économiques et stratégiques.

La déclaration conjointe publiée à l’issue de la réunion va dans le même sens. Elle affirme que les États-Unis et l’ANASE «partagent des principes fondamentaux pertinents dans la promotion d’une architecture régionale ouverte, inclusive et fondée sur des règles». Dans cette architecture: «l’ANASE occupe une place centrale, aux côtés de partenaires qui partagent ces objectifs».

En fait, Washington, depuis plus d’une décennie, attise les tensions dans la région entre la Chine et les membres de l’ANASE, le Brunei, la Malaisie, les Philippines et le Vietnam, au sujet des différends territoriaux en mer de Chine méridionale. La marine américaine a organisé à plusieurs reprises des «opérations de liberté de navigation» provocatrices, en envoyant ses navires de guerre dans les eaux revendiquées par la Chine autour d’îlots sous son contrôle.

La déclaration conjointe de l’ANASE et des États-Unis fait plusieurs références à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM/UNCLOS), que les États-Unis n’ont jamais ratifiée, justifiant indirectement ces provocations navales. «Nous sommes déterminés à maintenir la paix, la sécurité et la stabilité dans la région et à assurer la sécurité et la sûreté maritimes, ainsi que la liberté de navigation et de survol et les autres utilisations licites des mers telles que décrites dans la CNUDM de 1982», peut-on lire.

L’objectif de ces dénonciations, voilées ou non, est de dépeindre la Chine comme une menace pour la «liberté» dans la région indopacifique tout en permettant le développement des plans militaires de Washington avec ses alliés. En particulier, les États-Unis et l’Australie ont dénoncé un accord de sécurité récemment signé par la Chine avec les Îles Salomon. Ils ont émis des menaces à peine voilées de changement de régime contre le gouvernement de ce petit État insulaire du Pacifique.

Au cours du sommet, Biden a promis 150 millions de dollars à l’ANASE pour tenter de compenser les 1,5 milliard de dollars d’aide au développement promis par Pékin à l’ANASE en novembre. L’allocation la plus importante était de 60 millions de dollars pour la coopération militaire dans la mer de Chine méridionale. Cela comprend l’envoi d’un navire des garde-côtes américains dans la région pour travailler avec les flottes des membres de l’ANASE, sous le prétexte d’empêcher la pêche illégale chinoise.

Toutefois, il existe de grandes différences entre les pays de l’ANASE quant à leur position vis-à-vis de la Russie et de la Chine. Ainsi, si les deux pays ont sans aucun doute fait l’objet de discussions à huis clos, les déclarations publiques ont évité les condamnations directes. Seul Singapour a imposé des sanctions à la Russie. Le Viêt Nam et le Laos se sont abstenus d’adopter une résolution de l’ONU en mars condamnant la Russie au sujet de l’Ukraine. L’Indonésie, la Malaisie et la Thaïlande ont adopté des positions plus neutres.

Concernant l’Ukraine, la déclaration commune du sommet n’a pas suivi les États-Unis dans leur condamnation de l’invasion russe. Elle réaffirme «notre respect de la souveraineté, de l’indépendance politique et de l’intégrité territoriale» et réitère «notre appel au respect de la Charte des Nations unies et du droit international». Elle a appelé à «une cessation immédiate des hostilités» et à une résolution pacifique du conflit.

Des divisions similaires existent parmi les membres de l’ANASE quant à l’alignement complet sur la campagne de guerre menée par les États-Unis contre la Chine. Avant le sommet, Kurt Campbell, le coordinateur américain pour l’Indo-Pacifique, a déclaré publiquement que Taïwan serait à l’ordre du jour. Il a affirmé hypocritement que les États-Unis souhaitaient «maintenir la paix et la stabilité de part et d’autre du détroit de Taïwan». Cependant, aucune référence à Taïwan n’est apparue dans la déclaration commune du sommet.

Amalina Anuar, analyste principal à l’École d'études internationales de S. Rajaratnam (RSIS) de Singapour, a indiqué à Al Jazeera que, «Si nous parlons de persuader les membres de l’ANASE de s’aligner sur les États-Unis, c’est peu probable que les membres de l’ANASE abandonnent leur neutralité. L’ANASE et la Chine se trouvent dans le même voisinage et sont interdépendantes à bien des égards, notamment sur le plan économique. De ce fait, L’ANASE ne cherche pas à exclure la Chine de l’architecture régionale».

Le Cambodge, en particulier, entretient des relations étroites avec Pékin, tandis que l’Indonésie est fortement tributaire des investissements chinois. En outre, les dirigeants du Myanmar et des Philippines étaient absents du sommet, le premier se trouve exclu à la suite d’un coup d’État militaire en 2021 et le second étant en train de changer d’équipe dirigeante. Cependant, le nouveau gouvernement de Ferdinand Marcos Jr. à Manille semble susceptible de suivre les traces du président sortant Rodrigo Duterte en développant des relations plus étroites avec Pékin.

Pour contrebalancer ces relations économiques, Washington travaille sur le cadre économique indopacifique (IPEF), que Biden prévoit de lancer officiellement lors de son prochain voyage en Asie cette semaine. L’IPEF, annoncé en octobre dernier et similaire au défunt Partenariat transpacifique (TPP), vise à placer le commerce et les intérêts américains au centre des relations économiques dans la région. Le gouvernement Biden a l’intention de mettre en œuvre son plan par le biais de décrets, plutôt que de risquer de faire face à l’opposition du Congrès.

À la fin de cette semaine, Biden se rendra en Asie du Nord-Est où il rencontrera le nouveau président sud-coréen Yoon Suk-yeol le 21 mai à Séoul et le Premier ministre japonais Fumio Kishida le 23 mai à Tokyo. Le lendemain, Biden participera au sommet du Dialogue quadrilatéral sur la sécurité (Quad) — une alliance quasi militaire dirigée contre la Chine — avec Kishida et les dirigeants de l’Inde et de l’Australie.

(Article paru d’abord en anglais le 17 mai 2022)

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