Compression des salaires: la stratégie internationale du capital financier

La pression sur le coût de la vie résultant de la montée de l’inflation et de la baisse des salaires réels depuis des décennies s’est imposée comme thème clé de la campagne électorale australienne. Le Parti libéral et le Parti travailliste soutiennent tous deux, bien que de manières différentes, la baisse continue du niveau de vie des travailleurs.

Anthony Albanese et Scott Morrison (Composition: WSWS Media, Images: Twitter/@AlboMP, AP/Kiyoshi Ota)

Lors du débat télévisé des leaders mercredi soir, le Premier ministre Scott Morrison a clairement indiqué qu’il était totalement opposé à un appel, même totalement inadéquat, à une augmentation du salaire minimum de 5,1  pour cent. Officiellement, l’inflation est déjà de 5,1  pour cent, mais les augmentations réelles du coût de la vie sont bien plus élevées.

La question s’est posée lorsque le leader du Parti travailliste, Anthony Albanese, a déclaré à la presse qu’il soutiendrait «absolument» une telle augmentation si c’est ce que la Commission du Travail équitable décidait en juin. Ce tribunal du Travail, favorable aux entreprises, a réduit ou comprimé les salaires depuis sa création par le dernier gouvernement travailliste, ce qui souligne le caractère bidon de la déclaration d’Albanese.

Morrison l’a néanmoins qualifiée d’«incroyablement irresponsable». Le Parti travailliste a passé le temps précédant le débat à préciser qu’il ne défendait pas officiellement cette augmentation pourtant dérisoire. Le ministre des Finances fantôme du parti, Jim Chalmers, a déclaré à l’Australian Broadcasting Corporation que son parti n’avait pas pris de décision officielle et qu’une décision restait à déterminer.

Le principal argument d’Albanese, répété sans cesse tout au long de la campagne, est que la clé de l’amélioration du niveau de vie est une augmentation de la productivité. Mais les données remontant à plusieurs décennies démentent cette affirmation.

Les chiffres produits cette semaine par Greg Jéricho, journaliste économique du Guardian, montrent qu’au cours des deux dernières décennies, la croissance de la productivité a toujours été supérieure à l’augmentation des salaires. Autrement dit, si la production par travailleur a augmenté, la majeure partie de cette croissance est allée aux employeurs sous forme de profits supplémentaires.

Cette situation a été rendue possible par les changements radicaux apportés au système des relations du Travail par les gouvernements travaillistes Hawke-Keating. Et ensuite par les dispositions de la Commission du travail équitable, introduite par les gouvernements travaillistes Rudd-Gillard avec la collaboration des syndicats, et imposées par ces derniers.

L’éruption de la question des salaires en Australie fait partie d’un processus international. Les banques centrales, les représentants du capital financier, exigent qu’on supprime de force les augmentations de salaire par la levée des taux d’intérêt. Cela signifie imposer une récession, si cela s’avère nécessaire, une attaque préventive contre les travailleurs qui s’efforcent d’obtenir une compensation à l’inflation galopante.

Ces questions ont été soulignées dans une interview réalisée jeudi par Marketplace avec le président de la Réserve fédérale américaine, Jerome Powell. Celui-ci y déclare que le processus visant à ramener l’inflation à 2 pour cent «comporterait une certaine douleur» et concentre ses remarques sur les salaires qui «augmentent à des niveaux excessivement élevés et non compatibles avec une inflation faible».

Le président de la Réserve fédérale Jerome Powell (AP Photo/Susan Walsh)

La Réserve fédérale a indiqué qu’elle était prête à relever ses taux de 0,5 pour cent à chacune de ses deux prochaines réunions et à procéder à d’autres hausses. Si l’inflation est moins bonne que prévu, «alors nous sommes prêts à faire plus», a déclaré Powell.

La stratégie internationale qui vise à faire baisser les revendications salariales est expliquée dans un bulletin publié la semaine dernière par la Banque des règlements internationaux (BRI), une organisation qui chapeaute les banques centrales du monde entier.

Selon ce bulletin, l’inflation est parvenue à des niveaux qu’on n’avait pas vus depuis des décennies. Si elle entre dans un «régime durablement plus élevé dépendra de l’évolution du marché du travail et de l’apparition éventuelle d’une spirale salaires-prix».

Le bulletin indique encore que «selon de nombreux paramètres », les marchés du travail semblent tendus dans les grandes économies avancées, où l’inflation a le plus augmenté; une «préoccupation majeure pour les banques centrales » étant l’ « émergence possible d’une spirale salaires-prix».

La perspective du développement de la lutte des classes engendre toujours la peur dans l’esprit du capital financier. Mais c’est tout particulièrement le cas aujourd’hui. L’inflation atteint des taux auquels les classes dirigeantes n’ont pas eu à faire depuis 40  ans.

De plus, le système financier mondial est extrêmement fragile en raison de l’augmentation massive de la dette due à l’injection de milliers de milliards de dollars par les banques centrales durant la dernière décennie et demi.

La BRI a averti que des hausses des salaires monétaires étaient plus probables si les marchés du travail continuaient à se resserrer et accroissaient le pouvoir de négociation des travailleurs. Ceci les amenant à essayer de récupérer les pertes passées et à obtenir des gains supplémentaires pour se protéger de nouvelles hausses de prix.

Elle note que la probabilité d’une spirale salaires-prix dépendait des conditions macroéconomiques, à savoir si l’économie est en expansion, stationnaire ou en récession. Les entreprises pouvaient se sentir capables de répercuter les augmentations de salaire sous forme de hausses de prix lorsque la demande globale est forte ; la claire implication étant que si cela se produisait, la hausse des salaires et des prix devait être stoppée par des hausses de taux d’intérêt.

«La politique monétaire fournit la toile de fond sur laquelle ces forces entrent en jeu. Une politique bancaire crédible, qui prend les mesures appropriées en réponse à l’évolution des conditions macroéconomiques et communique efficacement, contribue à ancrer les attentes d’inflation. Cela réduit à son tour les incitations à demander des salaires nominaux plus élevés et à fixer des prix plus élevés», déclare la BRI.

Le langage est peut-être prudent, mais le sens est clair. Les banques centrales doivent être prêtes à relever les taux d’intérêt à un niveau tel qu’ils provoquent une récession si c’est ce qu’il faut pour supprimer les revendications salariales.

C’est déjà la voie empruntée, Powell ayant répété de nombreuses fois ces dernières semaines son admiration pour l’ancien président de la Réserve fédérale, Paul Volcker. Celui-ci avait porté les taux d’intérêt à des niveaux record pour provoquer une profonde récession et écraser les revendications salariales, à la fin des années 1970 et dans les années 1980.

Dans son interview à Marketplace, Powell déclare: «Nous savons que ce que Paul Volcker a fait était juste dans sa situation, et c’est quelque chose comme cela qui pourrait s’avérer juste ici».

La BRI est consciente du rôle crucial joué par les syndicats au niveau international, depuis des décennies, dans la suppression des revendications salariales. Elle note que les «changements institutionnels» laissent entrevoir un environnement moins propice aux revendications salariales, le pouvoir de négociation collective des travailleurs ayant diminué.

Elle espère clairement que cette situation va perdurer, mais craint que ce ne soit pas le cas. Elle note qu’il y a eu des augmentations de salaires dans le secteurs des loisirs et de l’hôtellerie aux États-Unis, mais les retombées sur d’autres secteurs étaient peu probables. Elle voit pourtant se dessiner des dangers.

Aux États-Unis, déclare-t-elle, «la récente augmentation des salaires dans l’industrie manufacturière pourrait présenter des risques plus importants, car la croissance des salaires dans ce secteur a toujours eu d’importantes retombées». Ces craintes ne s’appliquaient pas seulement aux États-Unis, mais à toutes les grandes économies, où les syndicats jouaient un rôle décisif dans la compression des salaires dans ces industries clés.

Les coupes dans les salaires réels est ouvertement reconnue par les porte-paroles de l’establishment financier et économique au pouvoir.

Comme l’a dit récemment l’ancien président du Conseil des conseillers économiques américains Jason Furman, «l’augmentation de 8,5  pour cent de l’indice des prix à la consommation au cours des 12  mois jusqu’en mars est beaucoup plus rapide que le rythme de la croissance des salaires nominaux, ce qui entraîne la baisse la plus rapide des salaires réels sur un an depuis au moins 40  ans».

Ce processus se répète dans toutes les grandes économies. Mais même s’ils reconnaissent que le niveau de vie réel a été réduit, les représentants du capital financier exigent toujours plus.

Il y a ici une parallèle directe avec la pandémie de COVID. Les gouvernements capitalistes du monde entier ont refusé de mettre en œuvre des mesures sanitaires de base pour éliminer le virus parce qu’ils craignaient que cela ne provoque une crise sur les marchés boursiers, gonflés comme jamais par l’injection d’argent pratiquement gratuit de la part des banques centrales.

Aujourd’hui, ils craignent qu’un mouvement de la classe ouvrière n’entraîne l’effondrement de ce château de cartes financier. Il faut donc écraser un tel mouvement par tous les moyens nécessaires. Ils espèrent que cela pourra se faire par le biais d’une collaboration accrue avec leur police du travail, les syndicats ; mais si cela n’est pas possible, on emploiera des mesures autoritaires.

(Article paru d’abord en anglais le 13 mai 2022)

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