Israël assassine une journaliste d’Al Jazeera en Cisjordanie

Des tireurs d’élite israéliens ont abattu Shireen Abu Akleh, une journaliste palestinienne de 51 ans d’Al Jazeera Arabic, qui couvrait les attaques des forces de sécurité israéliennes dans la ville de Jénine, en Cisjordanie.

Shireen Abu Akleh (Photo: Arwa/Ibrahim Twitter)

Depuis un mois, les troupes israéliennes effectuent des raids quasi quotidiens en Cisjordanie, occupée illégalement par Israël depuis la guerre israélo-arabe de 1967. Ces raids font suite à plusieurs attaques qui ont tué 19 Juifs israéliens depuis le 22 mars, tuant des dizaines de Palestiniens et en blessant des centaines.

Abu Akleh, journaliste très respectée et citoyenne américaine, était l’une des premières reporters de terrain d’Al Jazeera, pour laquelle elle travaillait depuis 1997. Elle portait un gilet de presse et un casque lorsqu’elle a été tuée.

Des tireurs d’élite israéliens ont également abattu un autre journaliste, Ali Samoudi, dans le dos. S’exprimant sur son lit d’hôpital, Ali Samoudi a insisté sur le fait que les forces de sécurité israéliennes avaient délibérément visé les journalistes qui se trouvaient dans une zone ouverte et étaient clairement visibles. Il a ajouté que les Palestiniens n’ont pas tiré sur les forces israéliennes. Il a pu voir qu’il n’y avait ni un combattant palestinien ni même un civil dans la zone. Samoudi a expliqué: «Nous allions filmer l’opération de l’armée israélienne et soudain ils nous ont tirés dessus sans nous demander de partir ou d’arrêter de filmer».

Il a ajouté: «La première balle m’a touché et la seconde a touché Shireen… il n’y avait pas du tout de résistance militaire palestinienne sur les lieux. S’il y en avait eu, nous n’aurions pas été dans cette zone».

Une autre journaliste, Shatha Hanaysha, qui se trouvait à côté d’Abu Akleh, a confirmé la déclaration de son collègue, affirmant qu’il n’y avait pas eu d’affrontements entre les combattants palestiniens et l’armée israélienne et que les journalistes avaient été visés directement. «Nous étions quatre journalistes, nous portions tous des gilets, tous des casques», a déclaré Hanaysha à Al Jazeera. «L’armée d’occupation [israélienne] n’a pas cessé de tirer, même après qu’elle se soit effondrée. Je ne pouvais même pas étendre mon bras pour la ramener à moi à cause des tirs. L’armée tirait pour tuer».

Quelques heures plus tard, la police israélienne a pris d’assaut la maison d’Abu Akleh à Jérusalem-Est, alors que sa famille et ses amis se rassemblaient pour pleurer sa mort. Le chef de la police a exigé qu’un drapeau palestinien soit retiré et qu’ils mettent fin au rassemblement et aux chants.

Le premier ministre israélien Naftali Bennett a publié une déclaration dans laquelle il nie toute responsabilité dans la mort d’Abu Akleh. Il a cherché à en imputer la responsabilité aux Palestiniens. Il a déclaré: «Il semble probable que des Palestiniens armés, qui tiraient sans discernement à ce moment-là, soient responsables de la mort malheureuse de la journaliste».

Le gouvernement et l’armée ont publié des clips vidéos censés montrer des Palestiniens tirant sur des soldats israéliens. Les clips étaient si manifestement faux que le gouvernement a été contraint de se rétracter.

Al-Jazeera a interrompu sa diffusion pour annoncer la mort d’Abu Akleh, déclarant: «Dans un crime tragique et délibéré qui viole toutes les lois et normes internationales, les forces d’occupation israélienne ont assassiné de sang-froid notre correspondante Shireen Abu Akleh». La chaîne a qualifié ce meurtre de «crime odieux qui ne vise qu’à empêcher les médias de faire leur devoir».

La chaîne a appelé la communauté internationale à «condamner et à tenir pour responsables les forces d’occupation israélienne pour avoir délibérément ciblé et tué notre collègue» et a ajouté: «Nous nous engageons à poursuivre les auteurs de cet acte, quels que soient les efforts qu’ils déploient pour dissimuler leur crime, et à les traduire en justice».

Le Qatar, qui finance Al Jazeera, a condamné le meurtre «dans les termes les plus forts», le qualifiant de «crime odieux», de «violation flagrante du droit humanitaire international» et d’«attaque flagrante contre la liberté des médias». Le ministère des Affaires étrangères a demandé «une action urgente pour empêcher les autorités d’occupation de commettre de nouvelles violations de la liberté d’expression. Ils doivent prendre toutes les mesures pour mettre fin à la violence contre les Palestiniens et les travailleurs des médias.»

L’ambassadeur américain en Israël, Tom Nides, s’est contenté de tweeter qu’il était «très triste» d’apprendre la mort d’Abu Akleh et a appelé à une «enquête approfondie». L’ambassade des États-Unis à Jérusalem a publié une déclaration indiquant qu’elle fournissait à la famille d’Abu Akleh une assistance consulaire et que la protection des citoyens américains était une «priorité absolue».

Ces déclarations pour la forme relèvent de l’hypocrisie la plus totale. Rien ne sera fait. Une enquête superficielle, si tant est qu’il y en ait une, exonérera les forces de sécurité ou leur donnera une tape sur les doigts. Pendant des décennies, Washington a permis à Israël, le gardien des intérêts de l’impérialisme américain dans la région, de commettre une atrocité après l’autre en toute impunité, opposant son veto à des dizaines de résolutions de l’ONU qui condamnent ses activités.

Les gouvernements d’Obama, de Trump et maintenant de Biden cherchent depuis plus de dix ans à détruire Julian Assange, qui croupit depuis trois ans dans la tristement célèbre prison de Belmarsh, à Londres, tandis que les États-Unis cherchent à obtenir son extradition du Royaume-Uni pour avoir révélé les crimes de guerre commis par les États-Unis en Afghanistan et en Irak. Leurs efforts visent également à intimider les journalistes et à supprimer la liberté de la presse.

L’assassinat d’Akleh s’inscrit dans une longue série d’attaques israéliennes contre des journalistes palestiniens. Selon la base de données du Comité pour la protection des journalistes, 24 journalistes ont été tués en Israël et dans les territoires palestiniens depuis 1992. Si 14 d’entre eux ont été pris dans des tirs croisés, d’autres semblent avoir été délibérément visés.

Selon Reporters sans frontières, au moins 144 journalistes palestiniens ont été blessés par les forces israéliennes qui tiraient à balles réelles et à balles de caoutchouc, et utilisaient des grenades assourdissantes, des gaz lacrymogènes et la matraque à travers la bande de Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est depuis 2018. Parmi les incidents les plus flagrants figurent:

  • Des attaques contre les journalistes qui couvraient les manifestations hebdomadaires les vendredis de la «Grande Marche du retour» en 2018-19. Les forces de sécurité israéliennes sont intervenues et ont abattu deux journalistes palestiniens, Yaser Murtaja et Ahmad Abu Hussein, qui filmaient à la frontière de Gaza en 2018. Des centaines, voire des milliers d’autres ont été blessés.
  • En novembre 2018, des tirs israéliens ont blessé le reporter d’AP Rashed Rashid à la cheville gauche alors qu’il couvrait une manifestation près de la frontière de Gaza, bien qu’il était clairement identifié comme journaliste et qu’il se tenait avec une foule d’autres journalistes à quelque 600 mètres de la frontière israélienne lorsqu’une balle l’a atteint. L’armée n’a jamais admis avoir tiré.
  • Une frappe aérienne israélienne a tué le journaliste Yousif Abu Hussein dans son appartement de la ville de Gaza pendant la guerre de mai dernier contre l’enclave assiégée. Abu Hussein était un animateur populaire de la radio «Voix d’Al-Aqsa».

Reporters sans frontières a publié une déclaration à propos de la guerre, dans laquelle elle «condamne l’usage disproportionné de la force par Israël contre les journalistes, qui ne doivent en aucun cas être traités comme des parties au conflit armé».

Israël critique depuis longtemps la couverture par Al Jazeera de son traitement des Palestiniens, notamment parce que le Qatar finance le Hamas, affilié aux Frères musulmans, le groupe clérical bourgeois qui dirige Gaza et gagne en influence en Cisjordanie au détriment de l’Autorité palestinienne contrôlée par le Fatah. L’année dernière, la police a brièvement arrêté Givara Budeiri, un autre reporter d’Al Jazeera, lors d’une manifestation à Jérusalem. Elle a dû se faire soigner pour une main cassée après avoir été malmenée par la police. Au cours des onze jours de bombardement de Gaza l’année dernière, une frappe aérienne israélienne a détruit un immeuble de plusieurs étages de la ville de Gaza qui abritait les bureaux de l’Associated Press et d’Al Jazeera. Israël a prétendu que le Hamas utilisait l’immeuble comme centre de commandement.

Le mois dernier, des groupes de journalistes internationaux et palestiniens ont déposé une plainte officielle auprès de la Cour pénale internationale, accusant Israël de crimes de guerre contre les journalistes, de cibler systématiquement les journalistes qui travaillent en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza et de ne pas mener d’enquêtes appropriées sur les meurtres de reporters.

La persécution toujours plus grande des Palestiniens est l’expression d’une tendance plus large à l’autoritarisme, à la suppression des normes démocratiques et au militarisme de la part d’Israël et des gouvernements du monde entier, sous l’effet des antagonismes de classe à l’intérieur et des conflits internationaux à l’étranger.

Comme le montre l’assassinat de journalistes et de reporters par Israël, il n’y a pas de section de l’establishment politique qui défende des droits démocratiques. Si aujourd’hui, l’État israélien utilise ces méthodes contre les Palestiniens, il n’hésitera pas à utiliser les mêmes méthodes contre ses propres citoyens, arabes et juifs.

(Article paru en anglais le 12 mai 2022)

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