Ferdinand Marcos Jr remporte l’élection présidentielle aux Philippines

Les résultats de l’élection qui s’est déroulée lundi aux Philippines sont encore en cours de dépouillement, mais la quasi-totalité des bureaux de vote ont maintenant rendu leurs résultats, et il est évident que Ferdinand Marcos Jr, fils de l’ancien dictateur du pays, a été élu président avec une avance considérable sur son plus proche rival.

Plus de 50 millions de personnes ont fait la queue sous une chaleur torride pour déposer leur bulletin de vote. En raison de problèmes liés aux machines de vote, de nombreuses personnes ont dû faire la queue pendant quatre heures ou plus pour pouvoir voter. On a signalé des violences électorales et des machinescassées, mais pas plus que la norme pour des élections nationales dans le pays.

Les résultats partiels de la Commission électorale (Comelec), avec 93 pour cent des bureaux de vote, montrent que Marcos a obtenu 29,8 millions de voix. Sa plus proche rivale, l’actuelle vice-présidente Leni Robredo, a obtenu 14,2 millions de voix, tandis que le troisième, le boxeur devenu sénateur Manny Pacquiao, est loin derrière avec 3,3 millions.

Le président et le vice-président sont élus séparément aux Philippines, et la colistière de Marcos, Sara Duterte-Carpio, fille du président actuel, Rodrigo Duterte, est en passe de l’emporter avec une avance encore plus importante. Elle dispose actuellement de 30,1 millions de voix contre 8,8 millions pour son principal concurrent, Kiko Pangilinan, colistier de Robredo.

Ferdinand Marcos Jr (Wikimedia Commons)

La liste sénatoriale de Marcos et des forces politiques alliées est en passe d’obtenir une majorité substantielle des 12 sièges disponibles. Il est trop tôt pour le dire, mais il semble possible que pas moins de trois des candidats de Robredo obtiennent des sièges. Parmi ceux qui sont assurés d’obtenir un siège au Sénat figurent la vedette de cinéma et populiste de droite Robin Padilla et le journaliste fasciste de radio-choc Raffy Tulfo.

Le parti qui a obtenu le plus de voix parmi les organisations de listes de partis en lice pour les sièges au Congrès, avec plus de 2 millions de voix, soit deux fois plus que tout autre parti est l’ACT-CIS. L’ACT-CIS est un parti fasciste, associé à la famille Tulfo, qui a été fondé par d’anciens chefs de police. Il se consacre à la création d’organisations d’autodéfense anticommunistes financées par le gouvernement.

La Jeunesse Duterte – une organisation délibérément calquée sur l’organisation des Jeunesses hitlériennes avec des uniformes noirs, des brassards rouges et le salut fasciste du poing levé de Duterte, prônant un anticommunisme violent et une formation militaire obligatoire – a reçu plus de 500.000 votes. Sa déclaration électorale lors de l’élection de 2019, lorsqu’elle avait obtenu 350.000 voix, mettait en garde les jeunes prétendument «communistes»: «Nous vous achèverons dans les rues avec vos camarades violeurs, criminels et terroristes».

Le résultat de l’élection de 2022 aux Philippines représente une victoire sans réserve pour les forces les plus réactionnaires de la politique philippine.

Que présage une présidence Marcos?

Tout d’abord, en termes de géopolitique, Marcos a explicitement déclaré son intention de poursuivre les politiques du gouvernement sortant de Dutert visant à améliorer les relations diplomatiques et commerciales avec Pékin. Cette stratégie va à l’encontre des mouvements ouvertement belliqueux de Washington contre la Chine et a placé Manille largement en dehors du champ géostratégique de son ancien dirigeant colonial.

En 2016, alors que Duterte prenait ses fonctions, le gouvernement sortant de Benigno Aquino III avait conclu un accord avec Washington, connu sous le nom d’accord de coopération renforcée en matière de défense, qui ramenait effectivement les bases militaires américaines dans le pays après une absence de plus de 20 ans. La décision rendue par le Tribunal international du droit de la mer (TIDM) de La Haye, invalidant une grande partie des revendications de la Chine en mer de Chine méridionale, était sur le point de devenir une arme entre les mains d’un mandataire américain pour accroître la pression sur la Chine.

Le président philippin Rodrigo Duterte montre l’encre sur son doigt pour marquer qu’il a fini de voter dans un centre de vote de la ville de Davao, dans le sud des Philippines, le lundi 9 mai 2022 [AP Photo/Toto Lozano/ Malacanang Presidential Photographers Division]. [AP Photo/Toto Lozano/ Malacanang Presidential Photographers Division]

La réorientation de Duterte signifie que ces armes géopolitiques ont été retirées des mains de Washington pendant six ans. L’élection de Marcos consolide l’emprise décroissante de Washington sur son ancienne colonie.

Cela s’exprime dans l’alignement des forces de la classe dirigeante derrière la candidature de Marcos. Le faiseur de rois politique, qui a négocié l’accord qui a vu Sara Duterte prendre la place de vice-présidente sur le ticket de Marcos, était l’ancienne présidente Gloria Macapagal-Arroyo. Arroyo est aujourd’hui la force politique la plus influente dans les coulisses de la présidence de Marcos. C’est sous sa présidence que les Philippines ont commencé à réorienter leurs liens avec la Chine.

Elle est accompagnée d’un homme qui avait été son ennemi mortel, l’ancien président Joseph Estrada. Arroyo a pris le pouvoir après avoir évincé Estrada par un coup d’État constitutionnel avec le soutien de l’armée. Ils partagent toutefois un alignement commun sur la Chine et des relations communes avec les Marcos, et Estrada a publiquement promis son soutien enthousiaste à Arroyo.

De plus en plus de signes indiquent qu’une majorité de la classe dirigeante philippine favorise l’orientation du pays vers la Chine aux dépens de Washington. Ils ont exprimé leur inquiétude face à la volonté de guerre de Washington en Ukraine et craignent que des mesures similaires à l’encontre de la Chine n’entraînent les Philippines dans une guerre mondiale sanglante. D’importantes sections de la communauté des affaires, en particulier celles basées en dehors de la capitale Manille, favorisent les relations avec la Chine, car elles considèrent les éventuels investissements en infrastructures de la Chine comme un moyen d’améliorer leur accès au marché mondial.

Deuxièmement, Marcos représente les préparatifs politiques avancés de la classe dirigeante pour mener à bien la répression de l’agitation sociale croissante dans le pays, dont la suppression des droits constitutionnels fondamentaux et l’imposition éventuelle d’une dictature militaire ouverte.

Il y a cinquante ans, en 1972, Ferdinand Marcos père a invoqué le danger du «communisme», imposé la loi martiale au pays pour réprimer une immense crise sociale: des manifestations dans les rues et une vague de grève croissante dans la classe ouvrière. L’écrasante majorité de la classe dirigeante a soutenu Marcos dans cette démarche, même ses opposants politiques.

Marcos père a utilisé sa dictature militaire pour interdire toutes les grèves. Sous la loi martiale, on a arrêté plus de 70.000 personnes sans mandat, près de 4.000 ont été tuées et l’armée en a torturé des milliers d’autres. Ce régime dictatorial brutal s’est poursuivi jusqu’en 1986, lorsque Marcos a été chassé par un soulèvement populaire, associé à une tentative de coup d’État militaire qui a conduit à l’installation de Corazon Aquino, la candidate de l’opposition bourgeoise. Marcos et sa famille, y compris Ferdinand Jr, ont bénéficié d’une vie confortable en exil à Hawaï de la part du gouvernement américain, qui avait soutenu sa dictature depuis le tout premier jour.

Marcos Jr a placé au centre de sa campagne l’affirmation que la loi martiale était un «âge d’or» de l’histoire des Philippines. Il ne s’agit pas seulement d’une tentative mensongère d’utiliser son nom de famille pour s’assurer des voix, mais aussi d’une promesse. Marcos dit à la classe dirigeante qu’il se présente comme le candidat de la dictature.

Lorsque Ferdinand et Imelda Marcos ont été évincés en 1986, leur régime était détesté. Ils étaient corrompus, ils étaient brutaux. Ils étaient coupables de meurtres de masse et du vol de milliards de dollars. Cela était symbolisé dans la conscience populaire par les milliers de paires de chaussures d’Imelda, dans un pays où la plupart des gens sont chanceux s’ils peuvent s’offrir une seule paire et la traiter avec grand soin.

Comment est-il possible que 36 ans plus tard, Ferdinand Marcos Jr ait remporté les élections sur la base du mensonge grotesque selon lequel la dictature de ses parents était un âge d’or?

Marcos a acheté une bonne partie de son soutien, en déployant la richesse volée que sa famille possède toujours. Il est évident d’après de nombreux témoignages de gens ordinaires dans tout le pays que les foules lors de ses rassemblements ont été attirées par la promesse d’enveloppes d’argent liquide. On a largement rapporté la somme moyenne de 500 pesos (environ 10 USD) par personne. Une longue tradition existe d’achat de votes aux Philippines, et il ne fait aucun doute que Marcos s’est livré à cette pratique.

L’achat de soutien s’est étendu à l’utilisation d’un réseau systématique de désinformation en appui à Marcos qui créait des vidéos et des messages diffusés sur TikTok et Facebook qui prétendaient démontrer que les rivaux de Marcos étaient secrètement communistes, que la loi martiale améliorait les conditions sociales des Philippines, que Marcos était personnellement en possession d’immenses richesses qu’il avait l’intention de redistribuer s’il était élu, etc.

L’achat de votes et la production de désinformation ne peuvent à eux seuls expliquer les résultats des élections. En ce qui concerne la désinformation, en particulier, dont une grande partie était assez grossière, il faut se demander pourquoi elle s’est répandue. Pourquoi a-t-elle trouvé une audience de masse qui l’a jugée crédible?

Lorsque Corazon Aquino a pris le pouvoir en 1986, il y avait d’immenses illusions sur les changements sociaux que son gouvernement allait opérer. Après deux décennies de règne de Marcos, les choses allaient enfin s'améliorer. Aquino, l’un des plus grands propriétaires terriens du pays, n’a pas changé grand-chose. Elle a intégré dans son cabinet un grand nombre des principaux criminels du régime de la loi martiale. À la fin de ses six années de mandat, elle a jugé opportun de permettre aux Marcos de revenir dans le pays.

Aucune commission de vérité n’a jamais été mise en place; aucune enquête sur la nature de la dictature n’a été menée. Aquino a camouflé les crimes de ceux qui sont aujourd’hui ses alliés. Les manuels d’histoire ont été rédigés sur cette base. Personne n’a appris ce qu’avait été la loi martiale. Pendant de nombreuses années, les gens ont répété la phrase «plus jamais ça», mais elle a progressivement perdu son sens.

Une grande partie du pays souffre désormais d’un analphabétisme historique systématiquement cultivé. Le gouvernement Duterte a entièrement supprimé l’enseignement de l’histoire dans les écoles secondaires, le remplaçant par l’abstrait et largement vide Araling Panlipunan (études sociales).

Cet analphabétisme historique rend possible l’influence de la désinformation, mais il n’explique pas son attrait.

Comme pour les travailleurs du monde entier, le niveau de vie des masses laborieuses philippines a baissé au cours des trois dernières décennies. Les salaires réels ont chuté. L’immense crise sociale qui frappe le pays trouve son expression dans l’exportation massive de main-d’œuvre migrante. Près de 10 pour cent de la population du pays ont été contraints de chercher du travail à l’étranger. Les familles sont déchirées. Rares sont les familles de travailleurs qui ne se voient pas arracher un père ou une mère, une sœur ou un fils pour aller travailler à Singapour ou à Hong Kong, en Arabie Saoudite ou à Taiwan.

Les illusions de la démocratie libérale sous le règne des successeurs de la loi martiale ont été irrémédiablement brisées. Leni Robredo, principale opposante à Marcos et présidente du Parti libéral, longtemps associée aux Aquino et à l’éviction de Marcos, a été l’héritière de ces illusions brisées. Le fait qu’elle savait que sa propre bannière était en lambeaux et souillée s’est manifesté par sa décision de se présenter en tant qu’indépendante et d’éviter toute affiliation publique avec son propre parti.

Une grande partie de la démocratie officielle aux Philippines présente un caractère dégradé. Les élections sont organisées comme des spectacles publics, rien de plus. Elles sont marquées par des chants, des danses, des feux d’artifice et l’absence de pensée politique cohérente. Les politiciens de l’élite se ridiculisent délibérément à la recherche de votes.

Robredo n’a pas rompu avec cette tradition, mais dans le cadre de ses paramètres, elle a mené une campagne délibérément conservatrice, voire de droite. Elle a présenté la démocratie comme étant avant tout une question de civilité et s’est effectivement présentée comme l’opposante décente et bienveillante de Marcos. Jour après jour, elle a organisé des rassemblements de centaines de milliers de personnes, qui portaient du rose et dansaient sur la musique de sa campagne.

Il ne fait aucun doute que les millions de personnes qui ont voté pour Robredo l’ont fait par hostilité envers Marcos et tout ce qu’il représente. Mais elle n’avait aucun attrait concret pour les dizaines de millions de personnes qui cherchaient la fin de leur pauvreté et non la civilité.

Tandis qu’elle se présentait comme une force démocratique tranquille, Robredo a rencontré les principaux généraux et s’est engagée à appuyer le maintien de l’appareil anticommuniste et maccartiste, le Groupe de travail national pour mettre fin aux conflits armés communistes locaux (NTF-ELCAC), créé sous Duterte.

Le Parti communiste stalinien des Philippines (CPP) a joué un rôle essentiel dans la victoire de Marcos. Les diverses organisations légales qui suivent sa ligne politique, opérant sous l’organisation faîtière BAYAN, ont fait campagne aux côtés de Marcos en 2010, lorsqu’il s’est présenté au Sénat, et ont partagé une liste derrière le milliardaire de l’immobilier Manny Villar. Le CPP a promu avec enthousiasme Rodrigo Duterte à la présidence et a affirmé que le dirigeant politique fasciste était un «socialiste». L’atmosphère d’extrême droite qui plane aujourd’hui sur le pays a été rendue possible par le rôle des staliniens.

Les staliniens se sont jetés dans le soutien à Leni Robredo, faisant campagne pour elle avec une intensité sans précédent dans l’histoire du parti. Le 1er mai 2022, le Kilusang Mayo Uno (Mouvement du 1er mai), l’organisation syndicale des staliniens, a demandé à ses membres de ne pas agiter de drapeaux rouges ni de dénoncer le NTF-ELCAC. Ils ne voulaient pas offenser leurs alliés bourgeois.

Aux Philippines, il y a une tradition démocratique profondément ancrée dans les luttes révolutionnaires des masses ouvrières, mais elle n’a aucun lien avec la constitution et les élections du pays. Ces traditions démocratiques ont été durement acquises lors des luttes anticoloniales formatrices de la nation contre l’Espagne et les États-Unis.

La tradition démocratique qui persiste dans les masses philippines consiste en un engagement passionné pour la liberté d’expression, une volonté courageuse de se moquer des puissants et, surtout, une conviction très développée de la nécessité de l’égalité sociale.

La constitution et la politique parlementaire des Philippines, cependant, ont été mises en place par les États-Unis dans le but de stabiliser le pouvoir de leurs partenaires de l’élite dans le pays. Les représentants de l’impérialisme américain ont inscrit la loi martiale comme pouvoir exécutif dans le code juridique du pays et ont écarté le procès par jury. La démocratie formelle s’est avérée n’être rien d’autre que l’appareil de domination de l’élite.

Les staliniens ne font aucun effort pour s’appuyer sur la tradition démocratique de la classe ouvrière philippine; ils cherchent à soutenir le régime démocratique formel de leurs alliés bourgeois.

La victoire de Marcos aux Philippines est une manifestation brutale d’une tendance mondiale. Marcos a des homologues politiques dans le monde entier: Donald Trump, Jair Bolsonaro, Marine Le Pen, Narendra Modi. Leur ascension exprime le fait que la démocratie formelle a été vidée de sa substance par l’inégalité sociale. Face à l’intensification des troubles sociaux, alimentés par une crise immense maintenant exacerbée par la pandémie, la classe dirigeante se tourne vers des formes autoritaires de gouvernement.

Pendant plus de quatre décennies, les partis libéraux traditionnels de la bourgeoisie n’ont rien eu à offrir, aucune mesure sociale progressiste de quelque substance que ce soit. Au fur et à mesure que la crise sociale s’intensifiait au cours de ces décennies, ils se sont déplacés de plus en plus vers la droite. C’est cette faillite patente du libéralisme bourgeois, aidé et encouragé par la pseudogauche, dans un contexte de crise sociale intense, qui permet la montée des forces d’extrême droite qui se basent sur des mensonges populistes.

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(Article paru en anglais le 10 mai 2022)

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