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Grève des travailleurs de Fiat en Serbie

Par Ulrich Rippert
17 juillet 2017

Quelque 2000 travailleurs de l’usine Fiat-Chrysler (FCA) de Kragujevac en Serbie centrale, à une centaine de kilomètres au sud-est de Belgrade, sont en grève depuis deux semaines. Les travailleurs qui se battent contre des salaires de misère et des conditions de travail inhumaines ont à faire face à un front uni entre la direction patronale, le gouvernement serbe et les syndicats.

Sous la pression des syndicats, les travailleurs ont accepté de cesser la grève de vendredi à dimanche afin de mener des négociations avec la direction. Selon Zoran Michajlovic de la confédération des syndicats indépendants, les travailleurs seront informés dimanche sur d’éventuelles solutions.

Les travailleurs revendiquent une augmentation de leur actuel salaire mensuel moyen de 38 000 dinars (316 euros ou 363 dollars américains) à 50 000 dinars. La direction de la société italienne a réagi à la grève d’une manière extrêmement provocatrice. Elle exige impérativement la fin de la grève sans quoi elle refusera de négocier. Des informations émanant de la direction de la grève avaient laissé entendre qu’une offre informelle de la direction de l’entreprise correspondant à environ 350 euros par mois était sur la table.

Les travailleurs, qui travaillent souvent jusqu’à 60 heures par semaine, ont été acculés à la grève. Un grand nombre d’entre eux ne sont plus en mesure de faire vivre leurs familles face à la hausse des prix alimentaires et des impôts. Sept cents travailleurs ont été licenciés l’année dernière, réduisant la main-d’œuvre à 2500 et alourdissant la charge de travail de ceux qui restent. Depuis lors, deux équipes produisent 400 véhicules par jour.

La grève a eu un effet important. Selon des comptes rendus qu’en fait la presse, 4000 véhicules Fiat 500L de moins que prévu ont été fabriqués.

L’usine FCA est un important facteur économique et le premier exportateur de la Serbie. Trois pour cent de la production économique totale du pays dépendent de FCA, et 8 pour cent des exportations nationales. Près de 67 pour cent de FCA appartient à Fiat-Chrysler et 33 pour cent sont entre les mains de l’État.

Dès le tout début de la grève, la direction de FCA a brandi la menace que Fiat pourrait se retirer de Serbie et fermer l’usine de Kragujevac. Le gouvernement a également recouru à cette menace pour faire pression sur les grévistes.

Depuis des décennies Kragujevac est le site de la production automobile en Serbie. Il s’agit de l’emplacement des ateliers de production du constructeur automobile yougoslave Zastava. Des véhicules y sont construits depuis les années 1950, d’abord sous licence Fiat puis comme marque indépendante. Le modèle le plus connu étant la Zastava Yugo 45. Au cours de la guerre civile dans les années 1990, la production avait cessé et les frappes aériennes ont presque complètement détruit les installations. Après la guerre, l’usine a subi un sort similaire à celui des autres industries de l’ancienne Yougoslavie.

En 2000, l’usine a de nouveau repris la production de Zastava, en ne produisant plus qu’une fraction de son ancien niveau de production. En 2008, Fiat a repris l’usine en passant un contrat avec le gouvernement serbe pour dix ans. Encouragé par des salaires extrêmement bas, un montant minimal de taxes et des autorités politiques complaisantes, Fiat a investi environ 1 milliard d’euros afin de moderniser l’usine.

Depuis lors, FCA coopère étroitement avec le gouvernement serbe. Quelques jours après le déclenchement de la grève, la Première ministre Ana Brnabic s’est rendue dans la région, pour, d’après ses propos, offrir sa médiation. En fait, Brnabic a explicitement menacé les travailleurs en les sommant de mettre immédiatement fin à la grève. L’agence de presse Tanjug a rapporté que Brnabic aurait dit lundi que la grève compromettait l’économie serbe et que les travailleurs « perdraient bien davantage » s’ils poursuivaient la grève. Elle a confirmé que Fiat ne s’engagerait pas dans des négociations tant que durerait la grève. En outre, elle a prétendu que la grève enfreignait un accord passé avec la société. D’après les médias, elle a déclaré : « Il sera très difficile pour nous, à l’avenir, d’attirer de nouveaux investisseurs dans le pays s’il n’y a pas la certitude que les travailleurs respecteront les conventions conclues entre les syndicats et les employeurs. »

Brnabic est une représentante typique d’une couche d’arrivistes corrompus qui s’est enrichie et qui, après la réintroduction du capitalisme, s’est accaparé le pouvoir en offrant aux groupes internationaux les meilleures conditions d’exploitation des travailleurs. Elle a fait des études en gestion d’affaires aux États-Unis et en Grande-Bretagne avant de devenir la directrice de la filiale serbe de l’entreprise américaine de distribution d’énergie Continental Wind Serbia (CWS). En 2015, elle prit fait et cause pour le directeur du fournisseur public d’énergie Elektromre‌a Srbije, Nikola Petrović, un proche du président Alexander Vučić, soupçonné de corruption. Plusieurs mois plus tard, le président Vučić la nomma au poste de première ministre. Elle est réputée défendre inconditionnellement le programme d’extrême-droite du gouvernement Vučić, ce qui a intensifié ces derniers mois les tensions avec les États avoisinants.

Les travailleurs de FCA ne sont toutefois pas seulement confrontés à une direction agressive et à un gouvernement réactionnaire, les syndicats aussi manifestent une hostilité et une opposition croissantes à l’égard des travailleurs.

Depuis la fin des années 1990, lorsque les gouvernements, sous la pression continue de l’Union européenne et du Fonds monétaire international ont imposé des coupes sociales et le démantèlement et la privatisation des anciennes entreprises publiques yougoslaves, les syndicats serbes furent impliqués dans toutes les attaques perpétrées contre les travailleurs et les approuvent.

Au début de 2014, le gouvernement lança une offensive généralisée contre les travailleurs en en décidant de remanier profondément le code du travail, constituant ainsi une quasi-déréglementation de la législation du travail. Les syndicats étouffèrent toute contestation de la classe ouvrière à cet égard en soutenu les plans du gouvernement. Il en fut de même pour les coupes majeures imposées aux salaires et aux retraites du secteur public et qui furent imposées en étroite collaboration avec les syndicats pour obtenir du FMI des prêts supplémentaires. « Aucun des grands syndicats ne s’est opposé à ces “réformes” transitoires des 25 dernières années », a déclaré à Balkaninsight la sociologue Nada Novakovic.

Même des directeurs de certaines entreprises seraient membres d’un syndicat, d’autres membres des syndicats sont « carrément achetés ». Les représentants syndicaux obtiennent des postes lucratifs au sein de la direction d’une entreprise. D’autres perçoivent en plus de leur juteuse rémunération une multitude de petits cadeaux d’affaires sous forme « d’indemnités journalières, de frais de déplacement, de franchises de téléphone, de voiture, de repas d’affaires, etc. », a précisé Novakovic.

De nombreux responsables syndicaux se servent de l’étroite collaboration entre les syndicats et les partis politiques comme tremplin pour accéder à un poste au sein d’un parti ou à une haute fonction publique, ce qui offre encore plus d’opportunités d’enrichissement personnel.

La grève présage d’une opposition croissante à cette évolution. Lorsque, la semaine passée, le ministre de l’économie avait une nouvelle fois appelé à la cessation immédiate de la grève, les travailleurs ont répliqué par un nouveau vote lors duquel la grande majorité s’est prononcé en faveur d’une poursuite de la lutte.

La récente grève des travailleurs des usines Volkswagen à Bratislava avait déjà mis en évidence la semaine passée que d’importantes luttes de classe avaient commencé en Europe de l’est et dans les Balkans. Pour que ces luttes soient victorieuses, les travailleurs doivent rejeter les conceptions nationalistes défaillantes des syndicats.

La lutte contre les bas salaires et les coupes sociales exige une perspective socialiste et une stratégie internationaliste. La grève ne parviendra à atteindre la force et l’endurance requises pour réussir que si elle est guidée par une politique visant à unir les travailleurs internationalement contre le capitalisme, indépendamment de leur origine ou de leur nationalité.

Nous en appelons à tous les travailleurs pour soutenir activement et élargir la grève à Kragujevac.

(Article original paru le 15 juillet 2017)