Les États-Unis achèvent le déploiement antimissile en Corée du Sud, le risque de guerre s’accroît

Par Ben McGrath
9 septembre 2017

Malgré les protestations des résidents, les Forces des États-Unis en Corée (USFK) ont commencé à installer quatre lanceurs de missiles anti-balistiques (THAAD) de plus en début de matinée mardi dans la ville sud-coréenne de Seongju.

Le déploiement a suivi le sixième essai nucléaire de la Corée du Nord dimanche. Cela fait partie de l’escalade du renforcement militaire des États-Unis en prévision d’une guerre sur la péninsule coréenne qui pourrait rapidement y entraîner les grandes puissances comme la Chine et envelopper toute la région.

Dans un appel téléphonique avec le président américain Donald Trump lundi, le président Moon Jae-in a promis de procéder au déploiement de THAAD le plus rapidement possible. En échange, Trump a accepté de supprimer la limite des charges explosives des missiles sud-coréens qui figure dans un accord entre les deux pays, et de vendre à la Corée du Sud pour des milliards de dollars d’armements.

L’appel téléphonique est intervenu juste un jour après que Trump a accusé Séoul de chercher un «apaisement» avec la Corée du Nord, un signe de différends persistants entre les deux alliés. Moon a déjà proposé d’ouvrir des négociations avec Pyongyang afin de désamorcer la situation dangereuse et instable dans la péninsule coréenne.

Le déploiement de THAAD a provoqué une forte opposition en Corée du Sud. La police nationale a mobilisé 8000 agents pour faire face à 400 manifestants à Seongju qui ont tenté de bloquer l’installation de THAAD, ce qui a été achevé avant midi. Séoul et les USFK ont commencé l’opération la nuit avec peu de préavis, afin d’éviter des manifestations plus importantes.

Deux lanceurs ont été précédemment installés en avril, peu avant l’élection présidentielle, mais le déploiement complet a été retardé lorsque Moon a ordonné une évaluation d’impact environnemental (EIE).

Les résidents de Seongju, ainsi que des opposants de partout en Corée du Sud, craignent que la batterie THAAD ne fasse de la petite ville une cible militaire, tout en aggravant le risque de guerre dans la péninsule coréenne. «Le gouvernement actuel, comme l’ancien gouvernement de Park Geun-hye, commet un acte illégal […] Nous ne pouvons accepter THAAD sous aucune condition», a déclaré un responsable local non-identifié.

Moon Jae-in, qui se faisait passer pour un adversaire de THAAD lors de sa campagne électorale, a ordonné le déploiement complet à la fin de juillet, après que la Corée du Nord a testé un missile balistique Hwaseong-14 à longue portée. Le gouvernement prétend toujours que le déploiement de THAAD n’est que temporaire et peut être modifié en fonction du bilan environnemental complet à venir. Pourtant, il n’y a aucune raison de croire que les États-Unis accepteront de démanteler la batterie, même dans le cas improbable où Séoul ordonne son retrait.

L’affirmation selon laquelle THAAD est censé protéger le peuple sud-coréen est un mensonge. Chaque batterie se compose de six lanceurs montés sur camion, 48 missiles intercepteurs, une unité de contrôle et de mise à feu et un radar AN / TPY-2. Cependant, la portée des missiles de THAAD est de seulement 200 kilomètres tandis que Seongju est à presque de 300 km au sud-est de la capitale Séoul, une grande métropole de plus de 25 millions d’habitants.

Le renforcement militaire de Washington ne vise pas principalement la Corée du Nord, un pays appauvri qui a été presque entièrement détruit par les États-Unis dans la guerre de Corée 1950-1953. Le puissant radar AN / TPY-2 de THAAD, avec sa portée indépendante de 2000 km, peut être utilisé pour espionner le territoire chinois, et les intercepteurs sont conçus pour protéger les bases et les troupes américaines en cas de guerre nucléaire avec la Chine ou la Russie. Pour cette raison, la Chine et la Russie ont condamné à plusieurs reprises leur déploiement et ont exigé le retrait des batteries THAAD de Corée du Sud.

Le risque croissant de guerre révèle des divisions au sein du gouvernement sud-coréen. Le ministre de la défense du gouvernement Moon, Song Young-mu, lors d’une réunion lundi du Comité de défense de l’Assemblée nationale, a suggéré que les États-Unis pourraient redéployer des armes nucléaires tactiques en Corée du Sud. Il a déclaré qu’un telle démarche «est contraire aux politiques du gouvernement [Moon], mais devrait être considérée comme l’une des nombreuses solutions possibles pour dissuader efficacement et répondre à la menace nucléaire nord-coréenne».

Le lendemain, cependant, le porte-parole du ministère de la défense, Moon Sang-gyun, a déclaré qu’il n’y avait pas de changement dans la politique du gouvernement sur la dénucléarisation pour la péninsule coréenne. Il a cherché à cacher les divergences en déclarant que les commentaires de Song «allaient dans le sens de vouloir explorer chaque option disponible militairement et d’identifier une approche réaliste au face à la grave menace nucléaire et balistique, notamment le sixième essai nucléaire de la Corée du Nord».

Les députés de l’opposition de droite du Parti de la liberté de Corée (LKP) font également pression sur le gouvernement pour demander le redéploiement des armes nucléaires tactiques. Le porte-parole du LKP Jeong Tae-ok a déclaré: « Les armes nucléaires tactiques sont une contre-mesure appropriée. Nous demandons instamment au gouvernement de prendre en considération la mesure éprouvée – l’équilibre de la terreur».

La réintroduction d’armes nucléaires tactiques augmenterait grandement le risque d’une guerre nucléaire. Dans la situation extrêmement tendue sur la péninsule coréenne, les armées des deux pays devraient prendre en compte la possibilité d’une attaque nucléaire avec seulement quelques minutes pour réagir, ce qui exacerberait le risque que des erreurs de calcul ou des maladresses déclenchent un échange nucléaire.

Sous pression de Washington, le président Moon a abandonné ses précédents appels au dialogue avec la Corée du Nord et a adopté des positions de plus en plus bellicistes. Le président sud-coréen a déclaré à l’agence de presse russe TASS avant un sommet avec le leader russe Vladimir Poutine mercredi: «Je n’éviterai aucun type de dialogue si cela peut aider à résoudre le problème nucléaire nord-coréen. Mais je crois que les conditions actuelles nous obligent à condamner fermement les provocations dangereuses de la Corée du Nord et à faire pression sur le Nord, et ce n’est pas maintenant le moment de dialoguer.»

Au cours de sa rencontre avec Poutine, Moon a insisté auprès du dirigeant russe pour qu’il appuie une nouvelle résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui couperait l’approvisionnement en pétrole brut à la Corée du Nord, lequel est crucial pour son économie en grande difficulté. Le but du gouvernement Trump est de faire passer en force une telle résolution d’ici le 11 septembre, dont l’application dépendrait en grande partie de la volonté de la Chine de réduire les exportations vers le Nord. «Alors que l’approvisionnement est peu susceptible d’être complètement coupé, la Chine devrait être disposée à plafonner l’approvisionnement», a déclaré une source diplomatique de l’ONU.

Moon a également rencontré jeudi le Premier ministre japonais Shinzo Abe en marge d’un forum économique régional à Vladivostok, en Russie. Il a appelé à «une coopération étroite entre la Corée du Sud et le Japon», un appel dont Abe s’est fait l’écho. Les deux ont exprimé leur soutien aux nouvelles sanctions de l’ONU.

Moon tente de trouver un équilibre entre sa politique et les plans agressifs du gouvernement Trump mais cela devient de plus en plus intenable. Alors que le gouvernement Moon pourrait chercher des moyens d’éviter la militarisation de la péninsule coréenne, les tensions attisées par Washington emmènent toute la région vers une guerre catastrophique.

(Article paru en anglais le 8 septembre 2017)