Les ouragans Irma et Harvey : catastrophes naturelles et faillites politiques

Par Patrick Martin
11 septembre 2017

L’effet catastrophique de l’ouragan Harvey dans le sud-est du Texas et le désastre attendu de l’ouragan Irma au sud de la Floride sont des tests impitoyablement objectifs de la capacité de l’élite dirigeante américaine à gérer les affaires de la société. Selon toute norme raisonnable, la classe capitaliste a échoué, et elle a échoué piteusement.

Deux semaines après que la côte du Texas sur le Golfe du Mexique a été dévastée par Harvey, des millions de personnes cherchent à reconstruire leur vie avec une aide sociale minime. Des centaines de milliers de maisons ont été endommagées ou détruites, un million de voitures sont inutilisables, d’innombrables écoles et autres bâtiments publiques ont été inondés et sont probablement irréparables. Au moins vingt-deux personnes manquent à l’appel, la plupart présumées mortes, en plus des 70 décès reconnus officiellement

Pour faire face à la catastrophe naturelle la plus coûteuse de l’histoire américaine – au moins jusqu’à ce que le bilan de l’ouragan Irma soit calculé – dont les estimations de dégâts atteignent les 200 milliards de dollars, le gouvernement Trump et le Congrès ont approuvé une aide fédérale dérisoire de 15 milliards de dollars, ratifiée par la Chambre des représentants vendredi.

La majeure partie de cet argent est versée à la FEMA (l’Agence fédérale de gestion des urgences), qui distribue un maximum de 30 000 dollars par famille, en passant par à un processus bureaucratique pratiquement opaque dans lequel les victimes de la tempête seront traitées comme des criminels ou des escrocs. D’autres fonds sont attribués par l’entremise de la Small Business Administration (Administration des petites entreprises), sous la forme de prêts que ceux qui sont devenus des sans-abris à cause de l’ouragan auront du mal à rembourser.

L’ouragan Irma est encore plus puissant que Harvey. La tempête a déjà dévasté plusieurs îles des Antilles néerlandaises et des îles Turks-et-Caïcos, et a frappé violemment Porto Rico, la République dominicaine, Haïti et Cuba. Irma a commencé à traverser les Bahamas vendredi et devait arriver sur les côtes vers le sud de la Floride dimanche après-midi.

L’ouragan Irma est la tempête la plus puissante jamais répertoriée sur cette planète, avec la plus grande « énergie cyclonique accumulée », une mesure de l’intensité globale. Il a entretenu des vitesses de vent maximales d’au moins 180 miles par heure pendant 37 heures, plus que toute autre tempête précédente. Sa taille est vaste : deux fois l’étendue de l’ouragan Andrew, qui a dévasté le sud de la Floride en 1992. La tempête est si grande qu’elle est plus large que la péninsule de Floride elle-même, ce qui augmente la possibilité de marées de tempêtes simultanées sur la côte du Golfe du Mexique et la côte atlantique, un phénomène inouï.

Une des régions les plus densément peuplées des États-Unis est confrontée à une menace mortelle. Mais la réponse des autorités locales, étatiques et fédérales a été de dire aux victimes potentielles d’Irma : « Débrouillez-vous ». Ce fut le thème de plusieurs conférences de presse et des séances d’information vendredi, alors que les responsables du gouvernement ont dit à quelque six millions de personnes dans le sud de la Floride de quitter la région si possible, ou bien de se mettre à l’abri dans les refuges contre les tempêtes.

Ces refuges sont totalement inadéquats – certaines villes importantes, comme Fort Myers sur la côte du Golfe, n’en ont aucun. Ils ne sont pas accessibles à de nombreux résidents pauvres de la classe ouvrière. La Coalition pour la justice raciale se plaignait que les refuges de Miami-Dade ne sont ouverts que dans des quartiers de riches, à plus de 30 minutes en voiture des quartiers les plus pauvres de la ville.

Des évacuations obligatoires ont été ordonnées dans les Keys de Floride, dans la ville de Miami Beach et une grande partie du comté de Miami-Dade, la plus grande métropole de l’état, ainsi que des parties des comtés de Broward et de Palm Beach et une grande partie du sud-ouest de l’état. Dans son ensemble, elles constituent la plus grande évacuation obligatoire dans l’histoire des États-Unis, rendant toutes les autoroutes vers le nord complètement bouchées par la circulation. La plupart des stations-service sont à court de carburant, laissant de nombreux résidents bloqués dans leurs voitures à l’approche de l’ouragan.

Les mesures les plus élémentaires pour s’assurer que les gens peuvent partir n’ont pas été prises, à savoir une coordination massive de trains, d’autobus et d’avions gratuits. Beaucoup des évacués n’ont aucune idée d’où ils peuvent être hébergés, des centaines de milliers d’entre eux tentent de trouver des hébergements en route vers le nord. Beaucoup sont bloqués à l’aéroport, sans vols disponibles et avec tous les refuges au complet.

Le gouvernement Trump s’est « préparé » pour le double coup de Harvey et Irma en proposant de réduire les dépenses de la FEMA et d’autres agences de secours et de gestion des catastrophes, sans parler de sa guerre contre les approches scientifiques du changement climatique, menée pour le compte des producteurs de pétrole, de gaz et de charbon et les autres grands pollueurs industriels.

Même la série d’ouragans – avec Jose et Katia qui suivront Harvey et Irma, soit quatre tempêtes géantes en seulement trois semaines alimentées par les eaux de l’océan maintenant à une température sans précédent de 32,2 degrés Celsius – n’a provoqué aucune nouvelle réflexion de la part des ignares du gouvernement Trump. La succession sans fin des catastrophes qui prouve la réalité du changement climatique – il faut y inclure les incendies sur la côte ouest des États-Unis et les inondations qui ont dévasté l’Asie du Sud – démontre l’incapacité des classes dirigeantes de tous les pays à prendre des mesures sérieuses pour répondre à la menace croissante.

L’administrateur de l’EPA (l’Agence pour la protection de l’environnement), Scott Pruitt, un négationniste notoire du réchauffement climatique, a dénoncé toute discussion sur le changement climatique comme « très, très insensible » à l’égard de la population de Floride. « Porter une attention particulière à la cause et à l’effet de la tempête, au détriment de l’aide aux personnes, et au lieu de faire face à l’effet de la tempête, est déplacé », a-t-il soutenu.

Par la même logique, toute discussion sur les plaques tectoniques ou les failles sismiques devrait être interdite pendant un tremblement de terre, ni aucune analyse permise des effets du vent El Nino pendant la saison des feux de forêt. La physique nucléaire serait interdite lors d’une fusion du cœur d’un réacteur. Et, nous pourrions ajouter, qu’il n’y aurait pas de discussion sur les lois économiques du capitalisme lors d’un effondrement des marchés financiers.

Il existe un contenu de classe distinct pour ce rejet de la science, voire de toute pensée sérieuse. L’élite dirigeante américaine, à tous les niveaux, a refusé de prévoir sérieusement les catastrophes naturelles à la fois prévisibles et inévitables. Une fois que les désastres se sont produits, le grand patronat ne pouvait à peine dissimuler son indifférence et son ennui devant le sort de ceux que l’une des collègues de Trump dans l’immobilier, Leona Helmsley, a moqué comme « les petites gens ».

Les catastrophes naturelles ont une manière de révéler la réalité sociale et politique. Le grand tremblement de terre de Lisbonne de 1755, qui a détruit une grande partie de la ville portugaise, a été un événement important dans le développement de la pensée des Lumières en Europe dans les décennies qui ont précédé la Révolution française. Il était la preuve, comme le nota Voltaire dans son Candide, de l’absurdité de la prétention du philosophe Leibniz que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ».

Qui pourrait suivre Leibniz pour soutenir un tel argument aujourd’hui ? Le capitalisme américain et mondial est pourri jusqu’à la moelle. La classe dirigeante préside une inégalité sociale sans précédent et la guerre sans fin, dans laquelle les ressources sont consacrées à la cupidité et au pillage, mais où les besoins les plus fondamentaux de la société moderne ne sont pas satisfaits et sont ignorés.

Une telle société est mûre, en fait au-delà de mûre, pour la révolution. La tâche est de lutter sans répit pour développer la conscience politique de la classe ouvrière, de sorte qu’elle puisse remplir sa mission historique pour devenir la force et la classe dirigeante.

(Article paru en anglais le 9 septembre 2017)