Préface à l’édition turque de L’héritage que nous défendons

Par David North
10 juillet 2017

Une édition en langue turque de L’héritage que nous défendons de David North sera diffusée le mois prochain par Mehring Yayıncılık, la maison d'édition du Groupe de l’Egalité Socialiste (Toplumsal Esitlik), l'organisation trotskyste en Turquie qui travaille en solidarité politique avec le Comité International de la Quatrième Internationale. La première publication de L’Héritage que nous défendons date de 1988. Nous publions la préface inédite de l'édition turque écrite par David North.

Préface à l’édition turque de L’héritage que nous défendons

Je me réjouis de la publication de L’héritage que nous défendons en Turquie, un pays qui a joué un rôle important dans l'histoire du mouvement trotskyste. Léon Trotsky a d'abord trouvé refuge au large des côtes d'Istanbul en 1929, après son expulsion de l'Union soviétique par le régime stalinien. « Prinkipo est un bel endroit pour travailler avec un stylo », écrit-il. Au cours de son séjour de quatre ans sur l'île, Trotsky a produit plusieurs de ses plus grandes œuvres, y compris Ma vie, Histoire de la Révolution russe et ses essais incomparables sur la lutte contre le fascisme en Allemagne. Bien qu'il décrive Prinkipo comme « une île de la paix et de l'oubli », sa présence entre 1929 et 1933 a transformé cette idylle dans la mer de Marmara en l'épicentre mondial de la pensée marxiste révolutionnaire.

Léon Trotsky à Prikipo

Ce n’est pas seulement la relation entre l'exil turc de Trotsky et l'histoire de la Quatrième Internationale qui donne une importance particulière à la publication de cette nouvelle traduction de L’héritage que nous défendons. La position critique occupée par la Turquie dans la géopolitique du système impérialiste mondial garantit que la lutte des classes dans ce pays prendra des dimensions gigantesques. La construction du mouvement trotskyste en Turquie est donc une tâche stratégique essentielle de la Quatrième Internationale. Cela nécessite l'éducation des sections avancées de la classe ouvrière turque et des jeunes à l'histoire de la longue lutte menée par les trotskystes orthodoxes contre les différentes formes de révisionnisme d'antimarxiste, surtout celle associée aux conceptions liquidatrices de Michel Pablo (1911-1996 ) et Ernest Mandel (1923-1995).

James P. Cannon

L’héritage que nous défendons a été écrit il y a trente ans, à la suite de la désertion du Workers Revolutionary Party (WRP) de Grande-Bretagne du Comité International de la Quatrième Internationale (CIQI). Comme le Comité International l’a démontré par la suite dans de nombreux documents, le reniement du WRP était le résultat de son abandon, sur une période de plus d'une décennie, des principes trotskystes dans la défense desquels il avait, par le passé, joué un rôle crucial. Le WRP, fondé en 1973, descendait du mouvement trotskyste britannique qui, en 1953, avait formé le Comité International en alliance avec l’American Socialist Workers Party (SWP) américain et le Parti communiste internationaliste français (PCI). Gerry Healy (1913-1989), le dirigeant du WRP, avait signé l'historique « Lettre ouverte au mouvement trotskyste mondial », écrite par James P. Cannon (1890-1974), qui avait dénoncée les révisions par Pablo-Mandel du programme de la Quatrième Internationale. La « Lettre ouverte », publiée en novembre 1953, articule les principes fondateurs du CIQI :

1. L'agonie du système capitaliste menace la civilisation de destruction par des crises de plus en plus graves, des guerres mondiales et des manifestations de barbarie comme le fascisme. Le développement des armes atomiques souligne aujourd'hui le danger de la façon la plus sérieuse.

2. La chute dans l'abîme ne peut être évitée qu'en remplaçant le capitalisme par l'économie socialiste planifiée à l'échelle mondiale et en entrant ainsi dans la voie du progrès dans laquelle était engagé le capitalisme à ses débuts.

3. Cette tâche ne peut être accomplie que sous la direction de la classe ouvrière, seule classe réellement révolutionnaire de la société. Mais la classe ouvrière elle-même fait face à une crise de direction, bien que le rapport des forces sociales dans le monde n'ait jamais été aussi propice à la marche des travailleurs vers le pouvoir.

4. Pour s'organiser afin d'accomplir cette tâche historique, la classe ouvrière de chaque pays doit construire un parti révolutionnaire sur le modèle qu'a développé Lénine : un parti de combat apte à combiner dialectiquement la démocratie et le centralisme, la démocratie dans l'élaboration des décisions, le centralisme dans leur exécution ; une direction contrôlée par la base, une base apte à marcher au feu avec discipline.

5. Le principal obstacle dans cette voie est constitué par le stalinisme qui, exploitant le prestige de la révolution d'octobre 1917 en Russie, n'attire les travailleurs à lui que pour les rejeter ensuite, une fois qu'il a trahi leur confiance, dans les rangs de la social-démocratie, dans l'apathie ou dans les illusions à l'égard du capitalisme. Le prix de ces trahisons, ce sont les travailleurs qui le paient, sous la forme de l'affermissement de forces monarchistes ou fascistes, et l'explosion de nouvelles guerres fomentées par le capitalisme. Dès le début, la Quatrième Internationale a défini comme l'une de ses tâches principales le renversement révolutionnaire du stalinisme, à l'intérieur et à l'extérieur de l'URSS.

6. La nécessité, pour beaucoup de sections de la Quatrième Internationale, et de partis ou de groupes qui sympathisent avec son programme, d'adopter une tactique souple, rend d'autant plus indispensable pour eux de savoir comment combattre l'impérialisme et ses agences petites-bourgeoises (comme les formations nationalistes ou les bureaucraties syndicales) sans capituler devant le stalinisme ; et inversement, comment combattre le stalinisme (qui est en dernière analyse une agence petite-bourgeoise de l'impérialisme) sans capituler devant l'impérialisme. [1]

Ernest Mandel

La « Lettre ouverte » résume de façon concise les conceptions stratégiques du trotskysme qu'avaient désavouées Pablo et Mandel. Le pablisme a remplacé la caractérisation par le mouvement trotskyste du stalinisme comme contrerévolutionnaire par une théorie qui attribue à la bureaucratie du Kremlin et à ses agences un rôle historiquement progressiste et révolutionnaire. Plutôt que de travailler pour le renversement des régimes staliniens dans une série de révolutions politiques, les pablistes prévoyaient un processus d'auto-réforme bureaucratique, dans lequel les trotskystes agiraient en tant que conseillers des dirigeants staliniens, les exhortant à adopter un cours plus à gauche. Les « Etats ouvriers déformés » d'Europe orientale, gouvernées par les agents staliniens locaux du régime du Kremlin, étaient destinés, selon Pablo et Mandel, à durer pendant des siècles.

La capitulation de pablistes au stalinisme n’était qu'un aspect de leur abandon de la théorie de Trotsky de la révolution permanente. Ils ont aussi rejeté la lutte pour diffuser la conscience marxiste dans la classe ouvrière et établir l' indépendance politique de la classe ouvrière par rapport à toutes les agences nationales bourgeoises et petite-bourgeoises de l'impérialisme.

En dépit du rôle central joué par les trotskystes britanniques dans la défense de la Quatrième Internationale dans les années 1950 et 1960, surtout dans leur opposition à la rupture du SWP américain avec le Comité International et à la réunification avec les pablistes en 1963, leur propre dérive vers le révisionnisme est devenue de plus en plus évidente dans les années 1970, surtout après la fondation du Workers Revolutionary Party (WRP) en novembre 1973. Au début des années 1960, les trotskystes britanniques de la Socialist Labour League (le prédécesseur du WRP) avait formulé une critique cinglante de la glorification par le SWP du nationalisme radical de Fidel Castro, en rejetant l'affirmation selon laquelle l'armée de guérilla du dirigeant cubain petit-bourgeois avait prouvé que le chemin vers le socialisme ne nécessitait pas la construction d'un parti trotskyste, basé et enracinée dans la classe ouvrière.

Mais, au milieu des années 1970, le WRP a commencé à exagérer le programme anti-impérialiste de divers mouvements nationaux au Moyen-Orient tels que l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) et le régime nationaliste radical libyen de Mouammar Kadhafi d’une manière qui ressemblait beaucoup à celle des pablistes anti-trotskystes. [2] Le tournant vers le pablisme du WRP n’était pas seulement le produit d'erreurs personnelles de dirigeants individuels. Alors que le mouvement ouvrier était encore dominé à travers le monde par les partis staliniens et sociaux-démocrates et les syndicats, les organisations trotskystes étaient vulnérables à la pression sociale et idéologique exercée par la radicalisation de masse de larges sections de la petite bourgeoisie, en particulier les jeunes étudiants, au cours des années 1960 et début des années 1970.

Le défi d'intégrer des recrues issus de la petite bourgeoisie dans le mouvement trotskyste rendait nécessaire non seulement une orientation politique et pratique ferme vers la classe ouvrière, avec une lutte acharnée contre les bureaucraties staliniennes et social-démocrates. Elle exigeait aussi un combat persistant contre le pseudo-marxisme et les positions antimarxistes des héros idéologiques de la « nouvelle gauche » promus par les pablistes, et surtout les tendances disparates se reconnaissant dans le « marxisme occidental », le « capitalisme d'Etat » et le nationalisme bourgeois « tiers-mondiste » c’est-à-dire, Marcuse, Adorno, Horkheimer, Gramsci, Lefort, Castoriadis, Guevara, Fanon et Malcolm X, pour ne citer que les plus largement célébrés. A cette longue liste, nous pouvons ajouter l'influence du maoïsme, une variante vicieusement réactionnaire du stalinisme, adoptée par d'innombrables intellectuels petit-bourgeois, et qui a conduit les ouvriers et les jeunes, partout dans le monde, dans une longue suite de sanglantes défaites.

Les politiques opportunistes du WRP ont rencontré une opposition au sein du Comité International. Entre 1982 et 1984, la Workers League, l'organisation trotskyste américaine, a développé une critique exhaustive des politiques néo-pablistes du WRP. Les principaux dirigeants du WRP, Healy, Michael Banda (1930-2014) et Cliff Slaughter (1928-), se sont opposés aux tentatives de la Workers League d’organiser une discussion de ses critiques au sein du Comité International. [3] Ces manœuvres sans scrupule ont provoqué l'éruption d'une crise politique au sein du WRP à l'automne 1985. Toujours déterminés à éviter une discussion sur les questions théoriques et politiques qui sous-tendaient la désintégration du WRP, Slaughter et Banda ont tenté de blâmer le Comité International pour le cours opportuniste que la section britannique avait poursuivi au cours de la décennie précédente.

Michael Banda

En février 1986, le WRP a publié un document annonçant sa rupture avec le trotskysme. Écrit par Michael Banda, il était intitulé Vingt-sept raisons d'enterrer le Comité International sur-le-champ et de construire la Quatrième Internationale. Le WRP a publié ce document en grande pompe, prédisant qu'il prendrait sa place parmi les classiques du marxisme. En réalité, le document de Banda était un amalgame de distorsions, de mensonges éhontés et de demi-vérités, visant à discréditer non seulement le Comité International, mais toute l'histoire de la Quatrième Internationale. Le titre même de l'essai de Banda révèle sa malhonnêteté politique. Si seulement une fraction de ses « 27 raisons » était soutenable, il serait impossible de justifier l'existence de la Quatrième Internationale. Tirant les conclusions qui découlaient de ses propres arguments, Banda, moins d'un an après avoir achevé ce document, a publié une vile dénonciation de Trotsky et déclarait son admiration sans borne pour Staline. L'évolution politique de Banda anticipait la répudiation du trotskysme par tous ceux dans la direction et les membres du WRP qui avaient approuvés son document. Beaucoup d'entre eux ont rejoint le mouvement stalinien. D'autres passèrent dans le camp de l’impérialisme et ont participé activement dans la guerre de l'OTAN contre la Serbie. Le groupe le plus important, encouragé par Cliff Slaughter, a répudié l'ensemble de l'héritage de la conception Lénine-Trotsky du parti révolutionnaire et a abandonné la lutte pour le socialisme ; ses membres se sont concentrés sur la tâche de rendre leur vie personnelle aussi confortable que possible.

Dès qu'il a reçu le document de Banda, le Comité International a compris la nécessité d'une réponse détaillée. Dans les deux mois, des fascicules hebdomadaires de L'héritage que nous défendons ont commencé à sortir dans les journaux publiés par les sections du Comité international. Je n'avais pas prévu que la réponse à Banda nécessiterait un livre de plus de 500 pages. Cependant, en étudiant ce document, je me suis rendu compte que Banda cherchait à tirer profit du fait que l'histoire de la Quatrième Internationale, en particulier des années critiques entre l'assassinat de Trotsky en 1940 et la scission de 1953 avec les pablistes, n'avait jamais été étudiée de manière adéquate et était largement inconnue des cadres en activité du mouvement trotskyste. Il ne suffisait pas de dénoncer le reniement de Banda. Il fallait passer en revue l'histoire de la Quatrième Internationale et, sur cette base, d'éduquer ses cadres.

Aujourd’hui, avec le recul, trois décennies après sa publication, je crois que L’héritage a résisté à l'épreuve du temps. Il conserve sa valeur en tant qu’introduction à l'histoire de la Quatrième Internationale et examine des problèmes relatifs à la théorie marxiste, au programme et à la stratégie qui sont très pertinents pour la lutte actuelle pour construire le mouvement trotskyste international.

Gerry Healy

L’héritage que nous défendons reste le seul compte rendu de l'histoire de la Quatrième Internationale qui emploie la méthode du matérialisme historique pour expliquer l'émergence de tendances politiques et la lutte entre elles. Rejetant l'approche subjective qui procède à partir des caractéristiques des dirigeants individuels, bons ou mauvais, et leurs motifs, nobles ou ignobles, L’héritage cherche à identifier les processus sociaux et politiques objectifs, découlant des contradictions du capitalisme mondial et du développement mondial et national de la lutte des classes pendant et à la suite de la Seconde Guerre mondiale impérialiste, qui ont provoqué les conflits au sein de la Quatrième Internationale. Cette histoire accorde une importance primordiale non pas aux intentions conçues subjectivement des principaux acteurs politiques, Cannon, Pablo, Mandel et Healy, mais plutôt aux forces motrices objectives réelles de la lutte des classes, qui, pour reprendre les mots d'Engels, « se reflètent ici dans l'esprit des masses en action et de leurs chefs - ceux que l'on appelle les grands hommes - sous forme de mobiles conscients... » [4]

L’héritage analyse, dans le contexte des conditions complexes et mobiles de la Guerre mondiale et de ses suites, les conflits au sein de la Quatrième Internationale qui présageaient la lutte qui s’est développée à la suite du troisième Congrès mondial de 1951 et ont culminé avec la scission historique de novembre 1953. Le livre attire l'attention sur deux tendances révisionnistes des années 1940, qui reflétaient le déplacement vers la droite de larges sections de l'intelligentsia radicale petite-bourgeoise. Ceci provoqua des tensions politiques persistantes et croissantes au sein de la Quatrième Internationale.

Le groupe des « Trois thèses » (également connu sous le nom de «rétrogressionnistes») ressortait de l'Internationale Kommunisten Deutschlands (IKD). C'était l'organisation émigrée des trotskystes allemands, dirigée par Josef Weber (1901-1959). Avant la publication de L’héritage, son rôle dans l'histoire de la Quatrième Internationale avait été plus ou moins oublié. Cependant, les conceptions qu’il a avancées ont profondément influencé les tendances anti-trotskystes et antimarxistes, non seulement au sein de la Quatrième Internationale, mais aussi au sein de larges sections de radicaux petit-bourgeois.

L'IKD a publié un document en octobre 1941 qui rejetait la perspective de la révolution socialiste mondiale comme un projet chimérique. Le monde moderne, insistait-il, ne progressait pas vers le socialisme, mais vers la barbarie. Les victoires du fascisme en Europe avaient ramené la classe ouvrière vers des conditions antérieures à 1848. La victoire militaire des nazis, que l'IKD jugeait irréversible, marquait une nouvelle étape de l'Histoire. « Les prisons, les nouveaux ghettos, le travail obligatoire, et les camps de concentration et même de prisonniers de guerre ne sont pas que des institutions politico-militaires temporaires, mais autant de formes d'un nouveau type d'exploitation économique qui accompagne le mouvement vers un État esclavagiste moderne, et qui est destinée à devenir le lot permanent d'une bonne partie de l'humanité » [5]

Le groupe des « Trois thèses », concluait en disant que la lutte pour le socialisme avait été, par un processus de régression historique, remplacée par la « marche pour la liberté nationale. » [6] Dans un document plus tardif, en 1943, l’IKD a explicitement rejeté l'analyse historique de l'époque impérialiste développée par Lénine dans la lutte contre la trahison de la IIe Internationale et sur laquelle se fondait la stratégie du parti bolchevique en 1917. « Si nous considérons la Première Guerre mondiale et la constellation totale de l'époque, il faut reconnaître que la Première Guerre mondiale, en dépit de tous les liens de causalité qui ont conduit à son déclenchement, n’était rien de plus qu'un malheur historique du capitalisme, un événement accidentel qui a provoqué l'effondrement du capitalisme dans le cadre de la nécessité historique plus tôt qu’il n’était historiquement nécessaire. » Mais si la Guerre mondiale était un accident, il en allait de même pour l'effondrement de la IIe Internationale, la victoire de la Révolution d'Octobre et la fondation de l'Internationale communiste. Le fondement objectif de toute la stratégie marxiste révolutionnaire du XXe siècle, telle que formulée par Lénine et Trotsky, était de facto refusée.

L’IKD a formulé son pessimisme politique dans les termes les plus catégoriques. La classe ouvrière, déclarait-il, était finie en tant que force révolutionnaire. Elle était « démembrée, atomisée, divisée, opposée entre ses différentes couches, politiquement démoralisée, internationalement isolée et contrôlée... » [7] Malgré la putréfaction du capitalisme, la classe ouvrière était incapable de le renverser. Selon l’IKD, l’« erreur la plus courante » du mouvement trotskyste, née d’« une incompréhension totale du marxisme », consistait « à concevoir la négation du capitalisme comme la tâche exclusive de la révolution prolétarienne... » Face à l'impuissance de la classe ouvrière en tant que force révolutionnaire, a déclaré l’IKD, la seule option politique était de revenir à la lutte « centenaire » pour la démocratie. [8] Il s’opposait à l’appel de la Quatrième Internationale pour les Etats-Unis socialistes de l'Europe :

Avant que l'Europe ne puisse se réunifier sous la forme d'"États socialistes", il lui faut à nouveau se diviser en nations indépendantes et autonomes. Il s'agit avant tout pour les peuples et le prolétariat divisés, soumis à l'esclavage et rejetés en arrière de se constituer à nouveau en nations....

Nous pouvons formuler la tâche de la manière suivante : reconstruire tout le développement qui s’est défait, retrouver toutes les réalisations de la bourgeoisie (y compris le mouvement ouvrier), pour atteindre les plus hautes réalisations et les surpasser. ...

Toutefois, la question politique la plus urgente est celle posée depuis des siècles, depuis les débuts du capitalisme industriel et du socialisme scientifique : la conquête de la liberté politique, l'établissement de la démocratie (aussi en Russie) comme condition préalable indispensable à la libération nationale et à la fondation du mouvement ouvrier. [9]

L’IKD insistait que son appel à revenir en arrière jusqu'à 1848, à abandonner la lutte pour le socialisme international et à retourner à la lutte pour la souveraineté nationale et pour la démocratie bourgeoise, devait s’appliquer à tous les pays.

Avec les modifications appropriées, ce problème existe à travers le monde ; pour la Chine et l'Inde, le Japon et l'Afrique, l'Australie et le Canada, la Russie et l'Angleterre. En un mot, pour toute l'Europe, l’Amérique du Nord et du Sud. Nulle part on ne trouve un pays qui n’ait pas une question démocratique et nationale puissamment intensifiée, nulle part n'existe un mouvement ouvrier organisé sur le plan politique. [10]

Le mot d'ordre central, selon l’IKD, devait être « la liberté nationale. »

Par cela, nous voulons dire : la question nationale est l'un de ces épisodes historiques qui deviennent nécessairement le point de transition stratégique pour la reconstitution du mouvement ouvrier et la révolution socialiste. Celui qui ne comprend pas cet épisode historique nécessaire et ne sait pas comment l'utiliser, ne sait et ne comprend rien au marxisme-léninisme. [11]

En fait, c’était l’IKD qui répudiait le programme de Lénine et Trotsky. La séparation de la lutte pour les revendications démocratiques de la lutte pour renverser le capitalisme signifiait l'abandon complet de la théorie et du programme de la révolution permanente. Dans les pays à développement bourgeois retardé, la théorie de la révolution permanente, expliquait Trotsky, « signifie que la solution véritable et complète de leurs tâches démocratiques et de libération nationale ne peut être que la dictature du prolétariat, qui prend la tête de la nation opprimée, avant tout de ses masses paysannes. » [12]

C’était déjà déplorable que l’IKD sépare les revendications démocratiques des revendications socialistes dans les pays moins développés. Mais ses efforts pour réanimer un programme bourgeois de libération nationale dans les centres avancés du capitalisme mondial, et de rejeter comme prématurée la lutte pour le socialisme, reflétait une démoralisation politique pathologique. Les collaborateurs et amis de Josef Weber, le dirigeant de l’IKD, ont rappelé plus tard qu'il exprimait fréquemment le point de vue, au milieu des années 1940, que la domination nazie sur l'Europe continuerait pendant trente, voire cinquante ans. [13]

Les partisans de Shachtman (shachtmanistes) ont applaudi et promu la position de l’IKD. Ayant rompu avec la Quatrième Internationale en 1940, ils croyaient que les arguments de l'IKD étaient tout à fait compatibles avec leur rejet de la définition de l'Union soviétique en tant qu'Etat ouvrier et de la défense de l'URSS contre l'impérialisme. L'évolution ultérieure de l’IKD au cours des années 1940 a prouvé que les shachtmanistes avaient vu juste dans cette évaluation de la théorie des rétrogressionistes.

La perspective démoralisée de l'IKD, qui quitta la Quatrième Internationale, a finalement trouvé un soutien au sein du Socialist Workers Party, sous forme de la tendance Morrow-Goldman. Avant la parution de L’héritage, l'importance de cette tendance avait elle aussi été insuffisamment étudiée. Elle est apparue en tant qu'opposition distincte au sein du Socialist Workers Party en 1944. Ses deux principaux dirigeants avaient joué un rôle important dans la Quatrième Internationale et le parti américain. Albert Goldman (1897-1960) a été l'avocat de Trotsky et l'avait représenté à la Commission Dewey en 1937. Dans le procès Smith Act de 1941, Goldman a défendu les membres du SWP accusés de sédition. Il figurait parmi les accusés et a été l'un des dix-huit membres du parti reconnus coupables et envoyés en prison. Felix Morrow (1906-1988) a été membre du Comité politique du SWP et un journaliste socialiste exceptionnel, connu pour son livre Révolution et contre-révolution en Espagne. Lui aussi, était parmi les membres du parti condamnés à la prison à la fin du procès de 1941. Un autre membre important de la faction Morrow-Goldman était Jean van Heijenoort (1912-1986), qui avait servi comme secrétaire politique de Trotsky dans les années 1930 et de facto comme secrétaire de la Quatrième Internationale pendant la Seconde Guerre mondiale.

Felix Morrow

L’héritage que nous défendons examine dans le détail les positions de la tendance Morrow-Goldman. Cependant, depuis la publication de L’héritage, la publication de davantage de bulletins de discussion internes du SWP, sur Internet, permet une appréciation plus complète de l'influence de l'IKD sur la tendance Morrow Goldman. En 1942, Morrow et Van Heijenoort (écrivant sous le nom de Marc Loris) s’étaient opposés aux arguments avancés dans la résolution des « Trois thèses ». Mais à la mi-1944 leurs positions, et celle de Goldman, ont subi un changement radical. Selon Morrow, l’adhésion de la Quatrième Internationale au programme de la révolution socialiste en Europe la condamnait à l'insignificance vu les conditions qui existaient à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Interprétant les évènements en Europe, surtout en France et en Italie, de la manière la plus conservatrice et défaitiste, la faction Morrow-Goldman insistait sur le fait qu'une révolution socialiste était impossible. La Quatrième Internationale, selon eux, n’avait aucune option politique viable, sauf de se transformer en un mouvement luttant pour des réformes démocratiques bourgeoises, alliée à la social-démocratie et à divers mouvements démocratiques d’orientation bourgeoise.

Tout en préconisant la transformation de la Quatrième Internationale en un appendice de gauche de la démocratie bourgeoise, Morrow et Goldman ont également appelé à la réunification politique avec les shachtmanistes, dont le rejet antérieur de la défense de l'Union soviétique évoluait rapidement vers le soutien direct à la lutte de l'impérialisme américain contre le « totalitarisme communiste ». La Quatrième Internationale et le SWP rejetèrent avec force et correctement la perspective démoralisée de Morrow et Goldman.

L'évaluation des arguments concernant une « ligne correcte » à l'égard des événements en Europe n’était pas une question de discours intellectuel abstrait. Dans une situation très fluide et instable, où l'issue de la crise politique d’après guerre était incertaine, les trotskystes essayaient d'exprimer pleinement le potentiel révolutionnaire de la situation. Ils fondaient leur travail sur le potentiel existant objectivement pour le renversement du capitalisme, et non pas sur une hypothèse a priori que la restabilisation capitaliste était inévitable. Dans les graves heures avant l’arrivée de Hitler au pouvoir, on a demandé à Trotsky si la situation était « sans espoir ». Ce mot, a-t- il répondu, ne fait pas partie du vocabulaire des révolutionnaires. « La lutte décidera », a déclaré Trotsky. Il fallait donner la même réponse à ceux qui prétendaient, dans le désordre et le chaos de l'Europe d'après-guerre, que la cause révolutionnaire était sans espoir et la stabilisation du capitalisme inévitable. S’ils avaient concédé la défaite par avance, comme le préconisaient Morrow et Goldman, les trotskystes seraient devenus l'un des facteurs à l’œuvre en faveur de la restabilisation capitaliste.

Les différents arguments sur la relation entre les revendications démocratiques et un programme socialiste révolutionnaire reflétaient différentes positions de classe. Tous les principaux représentants de la tendance Morrow-Goldman évoluaient rapidement vers la droite. Goldman a quitté le SWP, a brièvement rejoint le mouvement shachtmaniste et, peu après, a répudié le marxisme. Morrow, après son expulsion du SWP en 1946, a abandonné la politique socialiste, a soutenu l'impérialisme américain pendant la guerre froide, et est devenu un riche éditeur de littérature occulte. Van Heijenoort a également déserté la Quatrième Internationale, a dénoncé l'Union soviétique comme un « Etat esclavagiste », a mis fin à son implication personnelle dans la politique socialiste et est devenu un mathématicien réputé.

L'évolution politique de ces individus faisait partie d'un processus social plus large : la guerre froide, la restabilisation économique de l'Europe d'après-guerre et l'étouffement bureaucratique du mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière assombrissait les perspectives politiques de l’intelligentsia de gauche petite-bourgeoise. Le marxisme cédait la place à l'existentialisme. On abandonnait l’attention antérieure portée aux processus sociaux en faveur d'une fixation sur les problèmes personnels, l'évaluation scientifique des événements politiques en faveur de leur interprétation du point de vue de la psychologie. Les conceptions de l'avenir, en fonction du potentiel de la planification économique, cédaient la place aux rêveries utopiques. L'intérêt porté à l'exploitation économique de la classe ouvrière diminuait, et la préoccupation pour les problèmes écologiques, séparés des questions de domination de classe et du système économique, prenaient le dessus.

L'évolution du dirigeant de l'IKD illustre ce processus socialement déterminé de la « rétrogression » intellectuelle. Après la rupture par l'IKD de ses relations avec la Quatrième Internationale, Josef Weber a entièrement rompu avec la politique marxiste et est devenu le prophète d'un utopisme écologique semi-anarchiste. L'un de ses principaux disciples était un ancien membre du Socialist Workers Party, Murray Bookchin (1921-2006), qui, en 1971, a dédié son livre, Post-Scarcity Anarchism, à Josef Weber. Bookchin, qui était devenu un adversaire acharné du marxisme, a remercié son mentor pour avoir « formulé il y a plus de vingt ans, les grandes lignes du projet utopique développé dans ce livre. » [14] Les écrits de Bookchin sont venus à l'attention d'Abdullah Öcalan, le chef du Parti des travailleurs kurdes (PKK), nationaliste bourgeois, après son emprisonnement par le gouvernement turc en 1999. Öcalan a trouvé, dans les écrits de Bookchin, des idées compatibles avec ses propres propositions pour un « confédéralisme démocratique ». À la mort de Bookchin, le PKK l’a honoré comme « l'un des plus grands spécialistes des sciences sociales du 20e siècle ». [15]

La politique est gouvernée par la logique des intérêts de classe : c'est une vérité fondamentale souvent oubliée, en particulier par les universitaires, qui ont tendance à évaluer les factions politiques sur la base de critères subjectifs. De plus, leurs jugements sont influencés par leurs propres préjugés politiques inexprimés, surtout quand il est question d'évaluer un différend entre opportunistes et révolutionnaires. Pour l'universitaire petit-bourgeois, les politiques opportunistes apparaissent généralement plus « réalistes » que celles avancées par les révolutionnaires. Mais, tout comme il n'y a pas de philosophie innocente, il n'y a pas de politique innocente. Que ce soit prévu ou non, un programme politique a des conséquences objectives. La Quatrième Internationale et le SWP ont reconnu, dans les années 1940, que le programme d'une libération nationale et d'une démocratie universelle supra-historiques formulé par l'IKD était une expression d’intérêts de classe, étrangers et hostiles au socialisme.

Au début des années 1950, les conceptions rétrogressionistes avaient été remaniées dans le cadre de la théorie anarchiste et écologique. Un peu plus tard, grâce aux efforts antimarxistes de Bookchin, les conceptions de Josef Weber ont pu développer une base sociale et politique plus large au sein de diverses sections de la petite bourgeoisie, y compris les nationalistes kurdes, dont les activités politiques impliquent des manœuvres et une collaboration sans fin avec les principales puissances impérialistes. Il convient de noter que Michael Banda, après avoir répudié le trotskysme, a fait retour au nationalisme bourgeois et est devenu un fervent admirateur d’Öcalan et un partisan actif du PKK.

Dans le contexte social et politique des années 1940, la conception politique essentielle qui reliait les shachtmanistes, le groupe des « Trois thèses » et la tendance Morrow-Goldman à l'apparition un peu plus tardive du révisionnisme pabliste était le rejet du potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière. Les formes précises prises par ce rejet diffèraient. Shachtman spéculait sur le fait que que l'Union soviétique représentait une nouvelle forme de société « collectiviste », contrôlée par une élite bureaucratique qui devenait, ou était déjà, une nouvelle classe dirigeante. Selon une variante de la théorie shachtmaniste, l'Union soviétique était une forme de « capitalisme d'Etat ». Le groupe des « Trois thèses », suivi par la tendance Morrow-Goldman, arrivait à la conclusion que la révolution socialiste était historiquement une cause perdue.

Les révisions de Pablo et Mandel camouflaient leur abandon du trotskysme par une rhétorique emphatique. Mais dans leur perspective, la force de premier plan dans l'établissement du socialisme était la bureaucratie stalinienne, et non pas la classe ouvrière. La théorie pabliste était une étrange inversion de la théorie des shachtmanistes. Alors que ceux-ci dénonçaient le régime stalinien comme le géniteur d'une nouvelle forme d'exploitation d'une société « collectiviste bureaucratique », la tendance pabliste proclamait que les régimes staliniens bureaucratiques établis en Europe de l'Est après la Seconde Guerre mondiale étaient la forme nécessaire de la transition historique du capitalisme au socialisme. Toutes ces tendances, chacun à leur manière, fondaient leur point de vue politique sur le rôle non-révolutionnaire de la classe ouvrière. Celle-ci cessait d'être une force active, et encore moins décisive, dans le processus historique.

En septembre 1939, au début de la lutte contre l'opposition petit-bourgeoise menée par Max Shachtman et James Burnham au sein du Socialist Workers Party, Trotsky a attiré l'attention sur la question fondamentale de la perspective historique soulevée par le différend. La Quatrième Internationale, écrivait-il, n’insistait pas seulement sur le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière. Elle soutenait également qu'il était possible d'apprendre les leçons des défaites passées, d'expulser les traitres au socialisme de leurs positions bureaucratiques dominantes, et de construire au sein de la classe ouvrière la direction requise pour prendre le pouvoir. La gauche petit-bourgeoise, écrivait Trotsky, rejetait cette perspective révolutionnaire de base :

Au contraire toutes les variétés de représentants désenchantés et apeurés du pseudo-marxisme partent du point de vue que la banqueroute de la direction ne fait que refléter "l'incapacité" du prolétariat à remplir sa mission révolutionnaire. Tous nos adversaires n'expriment pas clairement cette idée, mais tous, ultra-gauches, centristes, anarchistes, sans parler même des staliniens et des sociaux-démocrates - se déchargent de la responsabilité de la défaite sur le dos du prolétariat. Aucun d'eux n'indique dans quelles conditions précisément le prolétariat s'avérera capable de réaliser la révolution socialiste.

Si l'on admet que les qualités socialistes du prolétariat lui-même constituent la cause des défaites, il faut alors considérer comme sans espoir la situation de la société contemporaine. [16]

Le pessimisme, que l'on pourrait même qualifier de désespoir, qui sous-tendait le révisionnisme pabliste trouvait sa pleine expression dans sa théorie de la « guerre-révolution » développée en vue du troisième Congrès mondial de 1951. « Pour notre mouvement », déclarait le document pabliste, « la réalité sociale objective consiste essentiellement dans régime capitaliste et le monde stalinien ». La lutte pour le socialisme prendrait la forme d'une guerre entre ces deux camps, de laquelle le système stalinien sortirait victorieux. Emergeant des cendres d'une guerre thermonucléaire, les staliniens établiraient des « Etats ouvriers déformés », similaires à ceux existant déjà en Europe de l'Est, qui dureraient des siècles. Dans ce scénario bizarre, il n'y avait pas de rôle indépendant de la classe ouvrière ou de la Quatrième Internationale. Ses cadres ont reçu l'ordre d'entrer dans les partis staliniens et d’agir en leur sein comme groupe de pression de gauche. Cette perspective liquidatrice ne se limitait pas à l'entrée dans les partis staliniens. Comme l'explique le présent ouvrage :

L'adaptation au stalinisme était l'une des caractéristiques essentielles de la nouvelle conception pabliste, mais ce serait une erreur d'en faire son caractère fondamental. Le pablisme était (et continue d'être) un courant liquidateur de bout en bout : il rejette l'hégémonie du prolétariat dans la révolution socialiste et l'existence véritablement autonome de la Quatrième Internationale en tant qu'expression articulée et consciente du rôle historique de la classe ouvrière. La théorie de la «guerre-révolution» fut le point de départ de l'élaboration de la thèse centrale de ce courant liquidateur : tous les partis trotskystes devaient se dissoudre dans les tendances politiques, peu importait lesquelles, qui dominaient le mouvement ouvrier ou le mouvement populaire de masse dans les pays où travaillaient les sections de la Quatrième Internationale. [17]

La scission qui a eu lieu en novembre 1953 est l'un des événements les plus critiques de l'histoire du mouvement socialiste. Ce n’est rien de moins que la survie du mouvement trotskyste, l'expression consciente et politiquement organisée de l'ensemble du patrimoine de la lutte pour le socialisme, qui était en jeu. Au moment le plus critique de l'histoire de la Quatrième Internationale, la « Lettre ouverte » de Cannon a clairement réaffirmé les principes fondamentaux du trotskysme, tirés des leçons stratégiques des révolutions et contre-révolutions du XXe siècle. La liquidation de la Quatrième Internationale aurait signifié la fin d'une opposition marxiste politiquement organisée à l'impérialisme et ses agences politiques, sa dissolution dans les partis staliniens, sociaux-démocrates et nationalistes bourgeois et\ leurs organisations. Ce n'est pas une hypothèse spéculative. C’est une question de fait historique, que l'on peut vérifier en examinant les conséquences désastreuses du pablisme dans les nombreux pays, sur pratiquement tous les continents, où sa politique liquidatrice a été mise en œuvre.

En ce qui concerne le sort de l'Union soviétique, il faut rappeler que les dirigeants pablistes ont adhéré à la théorie de l'auto-réforme bureaucratique jusqu'à la fin du régime stalinien. Le Comité international a mis en garde, dès 1986, sur le fait que l'accession de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir, et la mise en œuvre de ses réformes de la perestroïka, marquaient la préparation finale pour la restauration du capitalisme en Union soviétique ; mais les pablistes saluaient ces politiques réactionnaires comme une avancée décisive vers le socialisme. Ernest Mandel décrivit Gorbatchev en 1988 comme « un dirigeant politique remarquable ». Rejetant comme « absurdes » les avertissements que les politiques de Gorbatchev allaient amener la restauration du capitalisme, Mandel déclarait: « le stalinisme et le brejnévisme arrivent définitivement à leur fin. Le peuple soviétique, le prolétariat international, l'humanité toute entière peut pousser un grand soupir de soulagement. » [18]

Le disciple de Mandel, le pabliste britannique Tariq Ali, nourissait un enthousiasme encore plus effréné pour les politiques du régime Gorbatchev. Dans son livre Revolution From Above: Where is the Soviet Union Going? [La Révolution d’en haut : Où va l’Union soviétique ?], publié en 1988, Ali a combiné plusieurs traits caractéristiques du pablisme : le soutien sans limites à la bureaucratie stalinienne, un opportunisme politique grotesque et une incapacité totale de comprendre la réalité politique. Dans sa préface, Ali résumait ainsi l’argument du livre :

La Révolution d’en haut fait valoir que Gorbatchev représente un courant progressiste, réformiste au sein de l'élite soviétique, dont le programme, en cas de succès, représenterait un gain énorme pour les socialistes et démocrates à l'échelle mondiale. L'ampleur de l'opération de Gorbatchev rappelle, en fait, les efforts déployés par un président américain du XIXe siècle: Abraham Lincoln. [19]

Craignant apparemment que son élévation de Gorbatchev à la hauteur politique d'Abraham Lincoln n'ait pas donné la pleine mesure de sa propre dévotion au stalinisme, Tariq Ali a dédié humblement son volume à « Boris Eltsine, membre dirigeant du Parti communiste de l'Union soviétique, dont le courage politique a fait de lui un symbole important dans tout le pays ». [20]

Le soutien non dissimulé des dirigeants pablistes aux deux principaux architectes de la destruction finale de l'Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine fournit une confirmation historique irréfutable du caractère réactionnaire du pablisme et la légitimité de la lutte, menée sur plusieurs dizaines d'années, par le Comité International contre cette agence politique petite-bourgeoise pernicieuse de l'impérialisme.

* * *

Depuis la publication de L'héritage que nous défendons en 1988, le monde a vécu de profonds changements économiques, technologiques et sociaux, ainsi que des événements politiques explosifs. La dissolution de l'Union soviétique n'a pas inauguré une nouvelle ère de paix, et encore moins la « fin de l'histoire », comme l'on le promettait à l'apogée du triomphalisme pro-capitaliste postsoviétique. Dire que le monde est « en crise » est un euphémisme. « Chaos » est une description plus juste. Une guerre perpétuelle a marqué le dernier quart de siècle. Le maelström du conflit géopolitique impérialiste engloutit des parts toujours plus larges du globe. Les États-Unis, frustrés dans leur espoir de diriger le monde après 1991, sont contraints d'accélérer, avec toujours plus de témérité, leurs opérations militaires. Mais les fondements mêmes de l'ordre mondial impérialiste, tel qu’il a émergé de la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale, se désagrègent. Alors que les conflits entre Washington, la Russie et la Chine s'enveniment, même les relations politiques entre les États-Unis et ses principaux « partenaires » impérialistes, en particulier l'Allemagne, se détériorent rapidement.

Sur le plan économique, le système capitaliste chancelant passe de crise en crise. Les effets de la crise économique de 2008 n’ont toujours pas été résolus. Le legs principal du krach économique a été l’intensification de l'inégalité sociale, qui atteint des niveaux insoutenables dans un cadre démocratique. La concentration stupéfiante de la richesse au sein d'une petite élite est un phénomène mondial qui sous-tend l'instabilité politique croissante des gouvernements bourgeois. Les conflits de classe sont à la hausse dans toutes les régions du monde. La mondialisation de la production capitaliste et des transactions financières entraine la classe ouvrière internationale dans une lutte commune.

Les conditions objectives fournissent l'impulsion pour un énorme développement de luttes de classe révolutionnaires. Mais ces impulsions objectives doivent se traduire en action politique consciente. Et cela pose la question primordiale de la direction de la classe ouvrière.

Malgré l'immense crise du système capitaliste mondial et le désarroi politique généralisé dans les plus hauts niveaux de la bourgeoisie, les efforts de la classe ouvrière pour aller de l’avant restent bloqués par les partis et les organisations qui s'emploient à contenir et à détourner son mouvement. Et pourtant, l'expérience des deux dernières décennies a laissé son empreinte sur la conscience des masses. La faillite des partis « socialistes » officiels est largement reconnue. Quand les masses se tournent vers de nouvelles organisations qui promettent une approche plus radicale, tels que Syriza en Grèce, l'inanité de leurs promesses est rapidement mise à nu. Il n’a fallu que quelques mois pour que Syriza, après avoir été porté au pouvoir sur une vague de protestations populaires contre l'Union européenne, ne désavoue tous les promesses qu'il avait faites à ses partisans. Si Podemos en Espagne ou Corbyn en Grande-Bretagne ou Sanders aux États-Unis devaient accéder au pouvoir, le résultat ne serait pas différent.

La résolution de la crise de la direction révolutionnaire reste la tâche historique centrale à laquelle fait face la classe ouvrière. Aucune organisation politique dans le monde, en dehors du Comité international de la Quatrième Internationale, ne lutte pour relever ce défi. La validité de cette déclaration est vérifiée par l'histoire de la lutte du CIQI, couvrant maintenant soixante-cinq ans, pour la défense de l'héritage théorique et politique de la lutte de Léon Trotsky pour la révolution socialiste mondiale.

David North

Détroit

Le 22 juin 2017

Notes:

[1] Cité dans The Heritage We Defend (Detroit: Labor Publications, 1988), pp. 231–32. Traduction française : https://www.wsws.org/francais/heritage/heritage/chapitre1-35/4fev02_heritage18.shtml

[2] La dégénérescence opportuniste du WRP a été analysée en détail dans How the WRP Betrayed Trotskyism 1973–1985, publié dans Fourth International, Vol. 13, No. 1, Summer 1986.

[3] Les documents de la Workers League sont publiés dans The ICFI Defends Trotskyism 1982–1986, in Fourth International, Volume 13, No. 2, Autumn 1986.

[4] Marx and Engels, Collected Works, Volume 26 (Moscow: Progress Publishers, 1990), p. 389. F. Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, https://www.marxists.org/francais/engels/works/1888/02/fe_18880221_4.htm

[5] “The National Question in Europe: Three Theses on the European Situation and the Political Tasks,” daté du 19 octobre 1941, publié en décembre 1942 par edition of Fourth International, pp. 370-372. Disponible en anglais : www.marxists.org/history/etol/newspape/fi/vol03/no12/3theses.htm.

[6] Ibid.

[7] “Capitalist Barbarism or Socialism,” publié dans The New International, October 1944, p. 333.

[8] Ibid., souligné dans l’original.

[9] Ibid., p. 340, souligné dans l’original.

[10] Ibid., souligné dans l’original.

[11] Ibid., souligné dans l’original.

[12] The Permanent Revolution (London: New Park Publications, 1962), p. 152, emphasis in the original.

La révolution permanente, Paris : Éditions Gallimard, 1963, Collection ‘Idées nrf’, p.104.

[13] Marcel Van Der Linden, “The Prehistory of Post-Society Anarchism: Josef Weber and the Movement for a Democracy of Content (1947–1964),” Anarchist Studies, 9 (2001), p. 131.

[14] Ibid. p. 127. L’ouvrage de Bookchin a été traduit en français : Au-delà de la rareté - L'anarchisme dans une société d'abondance, éd. Ecosociété, 2016.

[15] https://roarmag.org/essays/bookchin-kurdish-struggle-ocalan-rojava/

[16] “The USSR in War,” In Defense of Marxism (London: New Park Publications, 1971), p. 15. Pour la traduction française consultée, Défense du marxisme, https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/defmarx/defmarx.pdf

[17] The Heritage We Defend, p. 191. Pour la traduction française : http://www.wsws.org/francais/heritage/heritage/chapitre1-35/15janv02_heritage15.shtml

[18] Ernest Mandel, Beyond Perestroika (London: Verso, 1989), p. xvi.

[19] Tariq Ali, Revolution From Above (Surry Hills, Australia: Hutchinson, 1988). p. xiii.

[20] Ibid., page de dédicace.