Avant-propos à La Révolution russe et le XXe siècle inachevé

Par David North
5 septembre 2014

Le livre de David North, The Russian Revolution and the Unfinished Twentieth Century (416 pages; ISBN 978-1-893638-40-2), est disponible à Mehring Books. North est le président du Comité de rédaction international du World Socialist Web Site et le président national du Socialist Equality Party [des É.-U.].  

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Il existe un large consensus parmi les historiens que le XXe siècle — en tant qu’époque distincte dans le domaine de la politique et de la culture — a commencé en août 1914 avec la Première Guerre mondiale. Mais à savoir quand le siècle s’est terminé — ou même s’il a bien pris fin — est une question qui fait l'objet d'une vive controverse. La controverse ne porte pas sur la datation officielle d'une période donnée de temps de 100 ans. De toute évidence, les années 1900 ne sont plus et nous vivons au XXIe siècle. Et pourtant, bien qu'au milieu de la deuxième décennie du nouveau siècle, notre monde reste bien à l'intérieur du champ gravitationnel du XXe siècle. Si les historiens continuent toujours à se préoccuper du siècle dernier, c'est parce que l'humanité lutte toujours — dans les sphères de la politique, de l'économie, de la philosophie et même de l'art — dans des combats indécis.

Jusqu'à tout récemment, les historiens étaient relativement sûrs que le XXe siècle était bel et bien révolu. L'effondrement des régimes staliniens en Europe de l'Est en 1989 et la dissolution de l'Union soviétique en décembre 1991 a mis en branle un raz de marée de triomphalisme capitaliste qui a balayé, avec peu de résistance, les milieux universitaires du monde entier. Le professorat a procédé rapidement à un alignement de ses théories de l'histoire avec les derniers titres des journaux et des éditoriaux.

Avant les événements de 1989-91, la grande majorité des spécialistes universitaires supposaient que l'Union soviétique, qui pour eux était plus ou moins synonyme de socialisme, durerait indéfiniment. Même ceux qui étaient familiers avec la critique du stalinisme par Trotsky, considéraient que sa prédiction que le régime de la bureaucratie du Kremlin, à moins qu’il ne soit renversé par la classe ouvrière soviétique, amènerait à la dissolution de l'État ouvrier et à la restauration du capitalisme, était à prendre comme la jérémiade irréaliste et d’un ennemi vaincu de Staline qui se cherchait des excuses.

Toutefois, lorsque les régimes staliniens se sont dissous eux-mêmes, les professeurs et les analystes des laboratoires d’idées se sont empressés de proclamer que non seulement les États-Unis avaient obtenu une victoire irréversible sur leur adversaire de la guerre froide, mais que le capitalisme avait éliminé son ennemi socialiste du royaume des possibles historiques. L'esprit du moment a trouvé son expression consommée dans un essai de l'analyste de la Rand [RAND Corporation, puissant Laboratoire d’idées américain implanté internationalement, NDT], Francis Fukuyama, intitulé «La fin de l'histoire?» et publié dans le journal The National Interest. Celui-ci écrivait :

Ce dont nous sommes témoins ce n’est peut-être pas seulement la fin de la Guerre froide ou le passage d'une période particulière de l'histoire de l'après-guerre, mais la fin de l'histoire en tant que telle: autrement dit, le point final de l'évolution idéologique de l'humanité et l'universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme finale de gouvernement humain. [1]

Pour être juste envers Fukuyama, il n'a pas prétendu que l'avenir serait paisible et sans problème. Toutefois, il a affirmé que cela ne faisait plus aucun doute que la démocratie libérale capitaliste, aussi imparfaitement pratiquée qu’elle le soit aux États-Unis et en Europe de l'Ouest, représentait, en terme d’évolution politique et économique de l'humanité, un idéal insurpassable. L'histoire s’était «terminée» en ce sens qu'il n'existe aucune alternative crédible intellectuelle et politique à la démocratie libérale, basée sur l'économie de marché capitaliste. Dans un livre publié en 1992 qui développait son argumentation, Fukuyama écrivait:

Au temps de nos grands-parents, beaucoup de gens raisonnables pouvaient envisager un avenir socialiste radieux où le capitalisme et la propriété privée auraient été abolis et dans lequel la politique elle-même aurait été, d’une certaine façon, surmontée. Aujourd'hui, en revanche, nous avons du mal à imaginer un monde radicalement meilleur que le nôtre, ou un avenir qui n'est pas essentiellement démocratique et capitaliste. Dans ce cadre, bien sûr, beaucoup de choses pourraient être améliorées: nous pourrions loger les sans-abri, garantir des chances pour les femmes et les minorités, améliorer la compétitivité et créer de nouveaux emplois. Nous pouvons également imaginer des mondes futurs qui sont bien pires que ce que nous connaissons aujourd’hui, dans lesquels l'intolérance raciale ou religieuse, le nationalisme feraient leur retour, ou dans lesquels nous serions débordés par la guerre ou l’effondrement environnemental. Mais nous ne pouvons pas nous représenter un monde qui soit essentiellement différent de l'actuel et en même temps meilleur. D’autres époques moins tournées vers la réflexion se considéraient comme les meilleures, mais nous arrivons à cette conclusion, épuisés, en quelque sorte, par la recherche d'alternatives, dont nous sentions qu’elles devaient être meilleures que la démocratie libérale. [2]

L’analyse de Fukuyama combinait le triomphalisme politique bourgeois à un pessimisme philosophique extrême. Il aurait sans doute été utile que l'éditeur insère dans chaque exemplaire du livre de Fukuyama une prescription de Prozac. Si la réalité capitaliste existante était en fait aussi bonne qu’il était possible, l'avenir de l'humanité était très sombre. Mais à quel point l'hypothèse de Fukuyama était-elle réaliste? Bien qu'il ait prétendu s'inspirer de Hegel, la maîtrise de la dialectique par Fukuyama était extrêmement limitée. L'affirmation selon laquelle l'histoire a pris fin pourrait avoir un sens seulement si l'on pouvait démontrer que le capitalisme a d’une quelconque façon résolu et surmonté les contradictions internes et systémiques qui génèrent des conflits et des crises. Mais même Fukuyama a évité une telle conclusion catégorique. Il a reconnu que le capitalisme serait en proie aux inégalités sociales et au mécontentement qu'elles engendraient. Il est allé jusqu'à admettre la possibilité que l'insatisfaction vis-à-vis de la «réciprocité imparfaite de reconnaissance [c'est-à-dire, les inégalités sociales] serait la source de futures tentatives pour trouver des alternatives à la démocratie libérale et au capitalisme venant de la gauche» [3]. Mais alors que reste-t-il des proclamations de Fukuyama sur la fin de l'histoire?

L'historien américain Martin Malia (1924 – 2004) avait compris que la théorie de Fukuyama était intenable. Il a mis en garde contre «les discours triomphalistes selon lesquels l'Histoire, après avoir surmonté les illusions du fascisme et du communisme, avait enfin trouvé son refuge dans la démocratie de marché». Malia a exprimé des doutes quant à la viabilité «[d’] une vision postmarxiste de la fin de l'histoire...» [4] Le capitalisme, craignait-il, ne pourrait jamais se détacher du spectre de son antagoniste historique. «L'idée socialiste sera sûrement avec nous aussi longtemps que l'inégalité, et ce sera vraisemblablement pour un temps très long.» [5] Par conséquent, soutenait Malia, la seule façon de lutter contre la persistance des aspirations socialistes consistait à soutenir, sur la base de l'expérience soviétique, que le socialisme ne pouvait pas fonctionner. Telle était la thèse de The Soviet Tragedy. La dissolution de l'Union soviétique en 1991 a été la conséquence inévitable de la révolution d'Octobre 1917. Le parti bolchevique avait tenté l'impossible: la création d'un système non capitaliste. C'était l'erreur historique fatale de Lénine et de Trotsky.

L'échec du socialisme intégral découle non ne pas de ce qu’il a été essayé en premier lieu au mauvais endroit, la Russie, mais de l'idée socialiste en elle-même. Et la raison de cet échec est que le socialisme comme système non capitaliste intégral est intrinsèquement impossible. [6]

Cet argument n’était guère étayé, et Malia finissait son livre sur une note étrangement ambivalente et troublée. Il prévoyait la possibilité d'une nouvelle recrudescence d'un mouvement de masse révolutionnaire en faveur du socialisme.

Le phénomène sans précédent du léninisme est apparu en raison de la crise mondiale sans précédent de 1914 – 1918. Toute crise analogue pourrait conduire une fois de plus des programmes socialistes dormants vers le maximalisme et par conséquent vers la tentation de rechercher le pouvoir absolu afin d'atteindre des finalités absolues. [7]

Tandis que Fukuyama avait fait valoir que la «Fin de l'histoire» signifiait la fin du socialisme, Malia reconnaissait mélancoliquement que le socialisme continuerait d'attirer des adeptes, même si l'objectif d'une société non capitaliste était impossible à réaliser. L'historien britannique Eric Hobsbawm (1917 – 2012), qui avait été un membre dévoué du Parti communiste britannique stalinien durant plus d'un demi-siècle, a emprunté et modifié les arguments de Fukuyama et Malia dans la formulation d'une théorie de l'histoire du XXe siècle qui a touché une corde sensible parmi une large couche d'universitaires de la gauche modérée et de l’ex-gauche. Hobsbawm était un historien trop bien informé et trop imprégné de méthodologie empiriste pour accepter les spéculations métaphysiques de Fukuyama. Il a ramené les conceptions de Fukuyama à des proportions plus faciles à manier. La dissolution de l'Union soviétique signifiait, si ce n'est la fin de l'histoire, la fin du XXe siècle. Dans The Age of Extremes, Hobsbawm a soutenu que les années entre le déclenchement de la Guerre mondiale en 1914 et la dissolution de l'URSS en 1991 faisaient partie du «Court XXe siècle»

qui, comme nous pouvons le voir maintenant avec le recul, constitue une période historique cohérente qui est maintenant terminée... il ne peut y avoir aucun doute sérieux que, vers la fin des années 1980 et le début des années 1990, une époque de l'histoire mondiale s'est terminée et une nouvelle a commencé. C'est une information essentielle pour les historiens du siècle... [8]

La périodisation par Hobsbawm du XXe siècle comme une «courte» période de temps de soixante-dix-sept ans entre 1914 et 1991 reformulait, sous une forme moins stridente, le rejet par Malia du projet révolutionnaire des bolcheviques. En abaissant le rideau sur le drame du XXe siècle avec la dissolution de l'Union soviétique en 1991, Hobsbawm proclamait la fin de l'époque révolutionnaire qui avait commencé avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Entre 1914 et 1991, le socialisme – sous une forme ou une autre – avait été considéré comme une alternative au capitalisme. Cette période, avait pris fin, pour toujours, en 1991. Hobsbawm a laissé peu de doute sur le fait que le projet socialiste révolutionnaire conçu par Lénine et Trotsky avait probablement été une illusion dès le départ. À la lumière de 1991, la prise de pouvoir par les bolcheviques, trois quarts de siècle plus tôt, pouvait être considérée comme ayant été une erreur tragique. Même si on pouvait trouver, dans les circonstances qui existaient en 1917, une justification politique pour les décisions des dirigeants bolcheviques, Hobsbawm insistait sur le fait que la révolution d'Octobre avait un caractère absolument unique en son genre et non reproductible: c’était le résultat de circonstances si particulières qu'elles étaient sans aucune pertinence politique contemporaine.

Fukuyama et Hobsbawm ont mis le destin de l'Union soviétique au centre de leur périodisation de l'histoire. Pour Fukuyama, la dissolution a signifié la «Fin de l'histoire». Pour Hobsbawm, elle a marqué la fin du «Court XXe siècle». La grande importance historique qu'ils attribuaient à la dissolution de l'Union soviétique était une reconnaissance quelque peu détournée, de ce que la révolution d'Octobre avait été l'événement politique central du XXe siècle. Cependant, tant les thèses de la «Fin de l'histoire» que du «Court XXe siècle» reposaient sur une conception fondamentalement fausse des fondements historiques de la révolution d'Octobre et de la nature de l'État soviétique tel qu’il a évolué dans les décennies suivant la prise du pouvoir d'État par les bolcheviques en 1917. Tandis que Fukuyama s’engageait dans une théorisation abstraite qui accordait peu d'attention aux problèmes spécifiques de causalité historique, Hobsbawm acceptait la vue conventionnelle et superficielle que la révolution socialiste en Russie n'aurait jamais eu lieu n'eût été le désastre primordial de la Première Guerre mondiale. «Sans l’effondrement de la société bourgeoise du XIXe siècle dans l'Âge de la Catastrophe, écrit-il, il n’y aurait pas eu de Révolution d'Octobre et pas d’URSS». [9]

Il s'agit d'une tautologie, pas d’une explication. Le défi intellectuel réel, éludé par Hobsbawm, était d'identifier les contradictions profondes, d'un caractère global, qui ont finalement éclaté dans une guerre mondiale et une révolution sociale. Après tout, la Première Guerre mondiale a été précédée par des années d'intensification des conflits entre grandes puissances. Et dans les décennies qui ont précédé la révolution d'Octobre, le socialisme était devenu un mouvement de masse international de la classe ouvrière. Avant 1914, les socialistes avaient non seulement prévu la rupture de la société bourgeoise, mais avaient également averti que la rupture pourrait prendre la forme d'une guerre dévastatrice au niveau européen et même mondial. Loin d'accueillir une telle guerre comme une condition nécessaire pour la révolution socialiste, les grands marxistes de l'époque ayant précédé 1914 avaient placé la lutte contre le militarisme impérialiste au centre de leurs activités politiques.

C’est seulement lorsqu’il est devenu de plus en plus évident qu'une guerre impérialiste majeure était imminente que les socialistes ont commencé à examiner les implications stratégiques d'un tel événement du point de vue de la lutte révolutionnaire. Le point critique est que, dès avant 1914, les socialistes marxistes avaient reconnu l'origine commune de la guerre et de la révolution dans la crise historique du système capitaliste. Ignorant les débats ayant précédé 1914 au sein du mouvement socialiste, le traitement superficiel par Hobsbawm du problème de la causalité historique dépeint la révolution d'Octobre comme une conséquence seulement contingente et accidentelle de la guerre.

Une grave insuffisance dans les arguments de Fukuyama, Hobsbawm et, doit-on ajouter, dans ceux de Malia, était leur identification non critique de l'Union soviétique, à toutes les étapes de son histoire, avec le socialisme. Le régime stalinien a été considéré comme la conséquence inévitable du péché originel de la révolution d'Octobre. Cette vision fataliste et ultra déterministe de l'histoire soviétique a refusé d'envisager la possibilité d'un cours de développement non stalinien. Hobsbawm a exprimé sa complète indifférence envers la lutte des tendances oppositionnelles au sein du Parti communiste soviétique – surtout celle dirigée par Léon Trotsky – à la dictature bureaucratique émergente dirigée par Staline. Il a rejeté la discussion sur les alternatives au régime de Staline comme l’exercice illégitime d’une histoire contrefactuelle. Quelque intense qu’ait été le conflit au sein du Parti communiste, la faction de Staline a finalement prévalu ; et, dès lors, le stalinisme a été – pour citer l'expression cynique de l'historien – «la seule option possible». Ce que Trotsky et l'Opposition de gauche ont dit et écrit au cours de la lutte qui faisait rage au sein du Parti communiste entre 1923 et 1927 était superflu. Pour Hobsbawm, la question ne posait pas de problème particulier. Staline a gagné. Trotsky a perdu. C'est aussi simple que cela. Les historiens ne doivent pas se préoccuper de ce qui aurait pu être.

Le congédiement péremptoire par Hobsbawm des alternatives au stalinisme était beaucoup moins l'expression d'une objectivité historique sans compromis qu'un exercice d'apologétique politique. Il n’avait rien d’un commentateur indépendant et impartial. Au cours de sa longue appartenance au mouvement stalinien britannique, Hobsbawm ne s'est jamais opposé à falsification de l'histoire de la révolution russe et du rôle de Léon Trotsky par la bureaucratie soviétique. Hobsbawm s’est éteint en 2012, à l'âge de 95 ans, sans jamais avoir reconnu franchement qu'il avait soutenu pendant des décennies l'histoire officielle stalinienne de l'URSS, qui reposait sur des mensonges.

La dissolution de l'Union soviétique, selon Hobsbawm, avait mis fin à «l’Âge des extrêmes». Le capitalisme était une fois de plus, comme il l'avait été avant 1917, «la seule option possible». Et s'il n'était pas improbable que la société connaisse des bouleversements violents à un certain moment de l'avenir, il n'existait aucun espoir qu'un mouvement socialiste révolutionnaire de masse puisse se manifester à nouveau.

Le récit de Hobsbawm conduit le lecteur à conclure que l'humanité en est arrivée à une impasse et que sa situation est sans espoir. «Nous ne savons pas où nous allons», écrivait-il à la fin de The Age of Extremes. Hobsbawm ne voyait rien dans l'expérience du passé qui pourrait servir de guide positif pour l'avenir. Il était certain d'une seule chose: la révolution socialiste d'Octobre 1917, ne pouvait ni ne devrait servir d'exemple ou de guide pour les luttes de l'avenir. «Si nous essayons de construire le troisième millénaire sur cette base, écrivait-il, nous allons échouer». Et «le prix de l'échec», entonne Hobsbawm dans la dernière phrase de son long livre, «ce sont les ténèbres». [10]

Les conférences et les essais publiés dans ce volume trouvent, pour la plupart, leur origine dans l’opposition à l'affirmation selon laquelle la dissolution de l'Union soviétique avait apporté une fin conclusive à l'époque de la révolution socialiste mondiale. En opposition à «La fin de l'histoire» de Fukuyama et au «Court XXe siècle» de Hobsbawm, j’ai soutenu que la dissolution de l'Union soviétique, bien que certainement un événement de grande importance, n'a pas marqué la fin traumatique du socialisme. L'histoire se poursuivait. Et, dans la mesure où le XXe siècle est défini comme une époque de crise capitaliste intense, donnant lieu à des guerres et des révolutions, il est mieux qualifié comme «inachevé». Autrement dit, les contradictions centrales, économiques, sociales et politiques qui se posent à l'humanité au début du XXIe siècle sont, pour l'essentiel, les mêmes que celles auxquelles elle a été confrontée au début du XXe siècle. Avec toutes ses avancées scientifiques, innovations technologiques, ses bouleversements politiques et ses transformations sociales, le XXe siècle s'est terminé sur une note étrangement peu concluante. Aucun des grands thèmes sociaux, économiques et politiques qui sous-tendent les luttes du siècle n’a été définitivement réglé. La Première Guerre mondiale a été précédée et effectivement déclenchée par des conflits sur les frontières des États dans les Balkans. Près de quatre-vingts ans plus tard, la dissolution de la Yougoslavie – fomentée par les États-Unis et l'Allemagne – a mis en branle une décennie de combats sanglants sur la souveraineté des États et l'emplacement des frontières. La Première Guerre mondiale a commencé en 1914 avec la décision de l'Empire austro-hongrois de punir le régime nationaliste en Serbie pour son obstruction aux intérêts impériaux. Quatre-vingt-cinq ans plus tard, au crépuscule du XXe siècle, les États-Unis ont bombardé sans merci la Serbie pour la contraindre à accepter le réarrangement impérialiste des frontières dans les Balkans.

Ce n'est pas simplement une affaire de plus ça change, plus c'est la même chose [en français dans le texte, NDT]. C'est, au contraire, un exemple de la persistance à long terme des questions socio-économiques et politiques fondamentales qui relient le monde de 2014 à celui de 1914 et dotent le XXe siècle de son caractère «inachevé».

À titre de comparaison, examinons comment le monde de 1800 serait apparu à ceux qui ont célébré le Nouvel An à l'aube du XXe siècle. Lorsque le XIXe siècle se terminait, les guerres napoléoniennes avaient nettement reculé pour passer dans le domaine de l'histoire. La Révolution française et les batailles d'Austerlitz et de Waterloo apparaissaient à ceux vivants en 1900 comme les luttes épiques d'un âge très différent. Les personnalités de Robespierre, Danton et Napoléon continuaient de fasciner. Mais ils étaient des figures d'un autre temps et d’un autre lieu historique, bien éloigné du monde de 1900. Bien sûr, leur impact sur l'histoire du monde perdurait. Mais le monde politique dans lequel ils vivaient avait été fondamentalement et radicalement transformé au cours du XIXe siècle. En Europe occidentale et en Amérique du Nord, les processus de consolidation démocratiques bourgeois et de construction des États nationaux précipités par les révolutions américaines et françaises de la fin du XVIIIe siècle avaient été en grande partie achevés. La révolution industrielle avait changé les structures économiques et sociales des pays avancés. Le vieux conflit entre l'aristocratie féodale et la bourgeoisie ascendante avait été transcendé par la nouvelle forme de la lutte des classes découlant de l'essor du capitalisme industriel et de l'émergence du prolétariat. L'insuffisance des phrases démocratiques générales qui avaient guidé les grandes batailles de la fin du XVIIIe siècle avait été rendue douloureusement évidente par les révolutions de 1848. Les Droits de l'homme avaient été écrits dans la langue des anciennes révolutions démocratiques bourgeoises. Le Manifeste du parti communiste a été écrit dans la langue de la nouvelle révolution socialiste prolétarienne.

Au tournant du XXe siècle, la politique avait acquis un caractère largement global, basé sur le développement d'une économie mondiale hautement interconnectée. Le système des États nationaux, consolidé au cours du XIXe siècle, a été soumis à de terribles pressions, qui ont pris la forme d'une lutte de plus en plus acharnée entre les États capitalistes les plus puissants pour la domination mondiale. Au cours de la première décennie du XXe siècle, le terme «impérialisme» est entré dans l'usage commun. Dans les années qui précédèrent le déclenchement de la guerre mondiale, les fondements économiques de ce nouveau phénomène et ses conséquences sociales et politiques ont été soigneusement analysés. En 1902, l'économiste britannique J.A. Hobson a écrit un livre intitulé Impérialisme, dans lequel il a fait valoir que, «La racine économique de l'impérialisme est le désir d’intérêts industriels et financiers fortement organisés de garantir et de développer aux frais de l’État et de la force publique des marchés privés pour leurs marchandises excédentaires et leur capital excédentaire». [11] En 1910, le théoricien autrichien social-démocrate Rudolf Hilferding, dans son ouvrage Le Capital financier a attiré l'attention, non seulement sur le caractère intrinsèquement antidémocratique et violent de l'impérialisme, mais aussi sur ses implications révolutionnaires:

L'action de la classe capitaliste elle-même, telle qu'elle se présente dans la politique impérialiste, montre au prolétariat la voie d'une politique indépendante qui ne peut aboutir qu'à la suppression du capitalisme en général. Aussi longtemps que régnait le principe du «laisser-faire», que l'intervention de l'État dans les affaires économiques et par là, le caractère de l'État en tant qu'organisation de la domination de classe, étaient masqués, il fallait un degré relativement élevé d'intelligence pour comprendre la nécessité de la lutte politique et avant tout celle de l'objectif final, à savoir la conquête du pouvoir d'État. Ce n'est pas par hasard si c'est précisément en Angleterre, le pays classique de la non-intervention, qu'il a été si difficile de susciter une action politique indépendante de la classe ouvrière. Mais, entre-temps, la situation a changé. La classe capitaliste a pris si ouvertement et si nettement possession de la machine de l'État et en fait l'instrument de ses intérêts d'exploitation d'une façon qui est devenue si sensible au dernier des prolétaires, qu'il est maintenant obligé de reconnaître que la conquête du pouvoir politique par le prolétariat est son intérêt immédiat, personnel. La prise de possession de l'État par la classe capitaliste pousse chaque prolétaire à la conquête du pouvoir politique comme seul moyen de mettre fin à l'exploitation dont il est victime. [12]

En 1916, alors que la Guerre mondiale entrait dans sa troisième année, Lénine a fourni une caractérisation succincte de l'impérialisme:

Le remplacement de la libre concurrence par le monopole est la caractéristique économique fondamentale, la quintessence de l'impérialisme.

… L’impérialisme, comme stade suprême du capitalisme en Amérique et en Europe et plus tard en Asie, a pris une forme définitive dans la période 1898-1914. La guerre hispano-américaine (1898), la guerre des Boers (1899 – 1902), la guerre russo-japonaise (1904-05) et la crise économique en Europe en 1900 sont les principaux points de repère historiques dans la nouvelle ère de l'histoire mondiale.

... la décomposition du capitalisme se manifeste dans la création d'une énorme couche de rentiers, des capitalistes qui vivent de la «découpe des coupons». ... l’exportation des capitaux, c’est le parasitisme porté à son paroxysme. … La réaction politique est sur toute la ligne un trait caractéristique de l'impérialisme. La corruption, les pots-de-vin à grande échelle et toutes sortes de fraudes. ... l'exploitation des nations opprimées... par une poignée de «grandes» puissances … [13]

Dans La guerre et l'Internationale, écrit en 1915, Trotsky a identifié le conflit comme

une révolte des forces productives contre la forme politique de la nation et de l’État. Elle signifie l’effondrement de l’État national en tant qu’unité économique indépendante.

La guerre signifie la ruine de l'État national. Mais dans le même temps, elle proclame la chute du système de l’économie capitaliste. Par le moyen de l’État national, le capitalisme a révolutionné la totalité du système économique mondial. Il a divisé la terre entière entre les oligarchies des grandes puissances, autour desquelles étaient regroupés les satellites, les petites nations, qui ont vécu de la rivalité entre les grandes. Le développement futur de l'économie mondiale sur la base capitaliste signifie une lutte incessante pour des domaines nouveaux et sans cesse renouvelés de l'exploitation capitaliste, qui doivent provenir de la même source, la terre. La rivalité économique sous la bannière du militarisme s’accompagne du vol et de destruction, qui violent les principes élémentaires de l'économie humaine. La production mondiale se révolte non seulement contre la confusion produite par les divisions nationales et étatiques, mais aussi contre l’organisation économique capitaliste, qui s’est maintenant transformée en une désorganisation barbare et en chaos. [14]

Dans ces écrits, nous rencontrons le vocabulaire et la terminologie de la géopolitique internationale contemporaine. Le monde décrit dans ceux-ci est celui que nous pouvons toujours reconnaître comme le nôtre. C'est le monde du capitalisme, des élites oligarchiques, d'énormes conglomérats qui poursuivent leurs intérêts globaux et celui des régimes autoritaires. Ces ouvrages ont été écrits à l'aube d'une époque – celle des guerres et des révolutions – dans laquelle nous vivons encore. Les conceptions contradictoires du XXe siècle ont de profondes implications pour notre compréhension du présent et nos attentes pour l'avenir. La thèse de la «Fin de l'histoire» légitime la résignation et la complaisance. Le «Court XXe siècle», avec son récit de la défaite inévitable et de la futilité absolue de la lutte révolutionnaire pour le socialisme, favorise un sentiment de désespoir existentiel dans un monde capitaliste qui – même lorsqu'il se dirige inexorablement vers une catastrophe qui menace la civilisation de l'extinction – possédera toujours une puissance suffisante pour écraser toute opposition de masse qui pourrait surgir.

La conception du «XXe siècle inachevé» rejette le pessimisme anhistorique de l'intelligentsia petite-bourgeoise. Le «XXe siècle inachevé» localise l'humanité au milieu d'un conflit non résolu et qui se poursuit. L’aboutissement de la crise mondiale qui a débuté en août 1914 n'a pas encore été arrêté. Les alternatives historiques auxquelles l'humanité fait face sont celles identifiées par Rosa Luxembourg, au milieu de la guerre mondiale, presque un siècle auparavant: «soit le triomphe de l'impérialisme et la destruction de toute culture et, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un vaste cimetière; ou la victoire du socialisme, c'est-à-dire la lutte consciente du prolétariat international contre l'impérialisme». [15] Pour les marxistes, la catégorie existentielle du désespoir n’a pas sa place dans une appréciation scientifique des possibilités historiques. Nous comprenons les conditions actuelles, dans toute leur complexité, comme les manifestations transitoires de contradictions socio-économiques gouvernées par des lois qui peuvent (et doivent) être comprises et sur lesquelles il est possible d’agir. La compréhension du caractère «inachevé» du XXe siècle accorde une immense importance à l'étude de son histoire. Les bouleversements et les luttes du passé sont considérés comme des expériences stratégiques vitales dont les leçons doivent être parfaitement assimilées par le mouvement socialiste international.

Plus de vingt ans se sont écoulés depuis la formulation de ces interprétations contradictoires de la signification de la dissolution de l'Union soviétique. Lesquelles d'entre elles ont résisté à l'épreuve du temps? Contrairement aux attentes de Fukuyama, l’histoire, à la suite de la dissolution de l'URSS, ne montre aucun signe d'essoufflement. Une de ses affirmations centrales était que la «Fin de l'histoire» serait caractérisée par une diminution de la fréquence des guerres. Avec des références savantes à Hume, Kant et Schumpeter, Fukuyama a soutenu que la démocratie libérale était paisible. «Selon cet argument, prophétisait-il, ce n'est pas tant que la démocratie libérale contraint les instincts naturels de l'homme d'agression et de violence, mais qu'elle a fondamentalement transformé les instincts eux-mêmes et éliminé la nécessité de l'impérialisme.» [16]

M. Fukuyama regardait dans une boule de cristal défectueuse. Alors que l'intellectuel de la Rand imaginait un monde postsoviétique de paix universelle, les États-Unis proclamaient qu'ils n'autoriseraient pas l'émergence d'un nouveau concurrent à leur position de pouvoir hégémonique mondial. Cette nouvelle doctrine stratégique a de fait institutionnalisé la guerre comme l'instrument essentiel de la géopolitique des États-Unis. En conséquence, les années 1990 ont été marquées par une escalade continue des opérations militaires américaines. La décennie a commencé avec la première invasion de l'Irak et s'est terminée avec les bombardements sauvages contre la Serbie.

La tragédie du 11-Septembre, dont les origines obscures et l’exécution n'ont jamais été expliquées de façon satisfaisante, a été le prétexte utilisé par l'administration Bush pour déclarer une interminable et sans cesse en expansion «guerre contre le terrorisme». Sous Obama, la folle chasse aux «terroristes» a fusionné avec des appétits géopolitiques effrénés qui ont fait de l'ensemble de la planète – et aussi de l'espace – un théâtre potentiel pour les opérations militaires américaines. Le terrible coût humain du chaos généré par l'éruption postsoviétique du militarisme impérialiste est indiqué par le fait que le nombre de réfugiés dans le monde d'aujourd'hui (juillet 2014) est supérieur à 50 millions, le nombre le plus élevé depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. [17] L'Afghanistan et le Pakistan, la cible privilégiée des déchaînements meurtriers de Washington à travers l'Asie centrale, apportent plus de 4 millions au nombre total des réfugiés.

Depuis que Fukuyama a annoncé le triomphe de la démocratie libérale, il est devenu de plus en plus évident qu'elle est en crise partout, surtout aux États-Unis. L'État américain assume toujours plus impitoyablement le caractère d'un Léviathan incontrôlable. La Déclaration des droits [Bill of Rights, ensemble des amendements constitutionnels protégeant notamment les libertés individuelles, NDT] est éviscérée. Le gouvernement américain affirme son autorité sur ses citoyens – non seulement pour les espionner et rassembler des données sur les aspects les plus intimes de leur vie, mais aussi pour les tuer sans l'application régulière de la loi – ce qui aurait été quasiment inconcevable il y a moins d'une génération. Quant au «Court XXe siècle», d'Eric Hobsbawm, sa durée de conservation intellectuelle s'est révélée plus courte que son auteur n’aurait pu l’imaginer. Le nouveau XXIe siècle avait à peine commencé qu’il est devenu évident qu'il serait centré sur les problèmes historiques des années 1900. Loin de reculer dans un passé plus lointain, le XXe siècle a acquis le caractère d'une dette massive que personne ne sait comment rembourser.

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Cette dette impayée exige des intérêts sous forme d’exigences continuelles de révision de l'histoire selon les intentions politiques du jour. La pratique de l'histoire, ou, pour appeler les choses par leur nom, de la «pseudohistoire», devient toujours plus grossièrement subordonnée aux intérêts financiers et politiques des élites au pouvoir. La distinction entre l'histoire et la propagande est systématiquement effacée.

Le résultat de la dégradation de l'histoire en propagande a été la création d'encore une nouvelle approche du XXe siècle. La «Fin de l'histoire» et le «Court XXe siècle» cèdent la place à la «Fabrication du XXe siècle». La création de cette école implique l'élimination, la distorsion et la falsification pure et simple des données historiques. Ce projet vise à blanchir et à légitimer les pires crimes de l'impérialisme capitaliste du XXe siècle et, à l'inverse, à criminaliser et à rendre moralement illégitime toute la lutte du mouvement socialiste international.

Dans cet exercice de révisionnisme historique de droite, la révolution socialiste d'Octobre 1917 est présentée comme le crime premier du XXe siècle, dont toutes les horreurs ultérieures – y compris et en particulier, le régime nazi d'Hitler et l'Holocauste – ont inévitablement, et même légitimement, suivi. Avant la dissolution de l'Union soviétique, une telle perversion grotesque de l'histoire du XXe siècle aurait été considérée, notamment en Allemagne, comme intellectuellement illégitime et méprisable.

Au milieu des années 1980 et au début des années 1990, l'Allemagne a été le théâtre d'un célèbre Historikerstreit – un «conflit des historiens» – qui a été provoqué par la publication d'un essai de l'historien Ernst Nolte. Il a soutenu que les crimes du régime nazi devaient être considérés comme une réaction compréhensible à la révolution d'Octobre, à la guerre civile russe de 1918-21 et à la barbarie du bolchevisme soviétique. Appelant à une réévaluation favorable du troisième Reich, Nolte a écrit que les actions nazies étaient «la réaction surgie de la crainte à l’égard des actes d'extermination qui ont eu lieu pendant la révolution russe». Il ajoute: «La diabolisation du troisième Reich est inacceptable. Nous pouvons parler de diabolisation lorsque le troisième Reich se voit refuser toute humanité, un mot qui signifie simplement que tout ce qui est humain est fini et donc ne peut être ni tout à fait bon ni tout à fait mauvais, ni toute lumière, ni toute obscurité.» [18]

Les écrits de Nolte représentent la tentative plus explicite par un membre de l'establishment universitaire allemand, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, de prendre la défense de Hitler et du troisième Reich. Il a même justifié le traitement brutal des juifs européens au motif que Chaim Weizmann, le dirigeant du Congrès sioniste mondial, avait déclaré en 1939 que les juifs devaient se battre avec la Grande-Bretagne contre l'Allemagne. [19] Dans une biographie grossièrement tendancieuse de Martin Heidegger écrite en 1992, Nolte a défendu l'antisémitisme du philosophe et son adhésion au nazisme. «En comparaison [avec le communisme], la révolution allemande du national-socialisme était modeste, même limitée dans ses... objectifs -- la restauration de l'honneur de l'Allemagne et de l'égalité des droits – et modérée dans ses méthodes.» [20]

Les écrits de Nolte ont rencontré une opposition de principe dans les milieux universitaires allemands et américains. Il a été accusé de se livrer à une apologétique historique en faveur du nazisme et sa réputation intellectuelle en fut réduite en miettes. Aujourd'hui, cependant, la réputation de Nolte est à la hausse. Âgé maintenant de 91 ans, il a été salué comme un prophète dont le temps est enfin venu. Dans son numéro du 14 février 2014, Der Spiegel, le magazine d'information le plus diffusé en Allemagne, a affirmé, dans l’article principal, que les conceptions de Nolte avaient été réhabilitées. Der Spiegel affirmait que, en comparaison avec les crimes de Staline, l'ampleur des crimes d'Hitler apparaissait diminuée. Parmi les historiens interviewés par Der Spiegel figurait le professeur Jörg Baberowski, qui est président du département des Études sur l’Europe de l’Est à la prestigieuse Université Humboldt à Berlin. Défendant Nolte, dont il a toujours partagé les vues, Baberowski a déclaré que «Hitler n'était pas un psychopathe, et il n'était pas vicieux. Il ne voulait pas que l’on parle de l'extermination des juifs à sa table.» [21] Justifiant les efforts de Nolte en vue de minimiser l'ampleur et le caractère unique des crimes du IIIe Reich, Baberowski a déclaré: «historiquement parlant, il avait raison». [22]

À propos de quoi Nolte avait-il raison? Interrogé par Der Spiegel, Nolte a affirmé qu’Hitler a été contraint à la guerre par l'intransigeance de la Grande-Bretagne et de la Pologne. Mais ce n'est pas tout. Der Spiegel a rapporté que Nolte «attribuait aux juifs leur propre part de responsabilité du “Goulag”», parce que certains bolcheviks étaient juifs. Selon cette logique, les juifs étaient au moins en partie responsables d'Auschwitz. Quelque peu décontenancé par le franc-parler de Nolte, Der Spiegel a reconnu que sa position «est depuis longtemps un argument des antisémites», [23] mais c’est à quoi s’est réduit la critique de Der Spiegel, et les déclarations de Nolte et de Baberowski n’ont suscité pratiquement aucune protestation publique. Le fait que les arguments de Nolte et Baberowski n’aient quasiment pas été contestés est une expression de processus non seulement intellectuels, mais également politiques. Au cours de l'année écoulée, une campagne politique déterminée a été menée, visant à obtenir un soutien public pour la renaissance du militarisme allemand. Sous la conduite de Joachim Gauck, le président du pays, les principaux journaux exigent que le peuple allemand surmonte son pacifisme d’après la Deuxième Guerre mondiale et accepte que l'Allemagne ait des intérêts légitimes de grande puissance qui nécessitent des opérations militaires au-delà de ses frontières.

De façon significative, le renouveau des appels pour que l'Allemagne obtienne, une fois de plus, sa «place au soleil» s'accompagne d'efforts pour discréditer le consensus historique établi de longue date, qui remonte à la publication en 1961 par l'historien Fritz Fischer de sa révolutionnaire et magistrale étude, Les buts de guerre de l'Allemagne impériale 1914-1918 (Griff nach der Weltmacht) – selon laquelle le régime impérial du Kaiser Wilhelm II portait une responsabilité majeure dans le déclenchement de la guerre en 1914. Fischer, décédé en 1999, est désormais la cible d'attaques incessantes qui visent à détruire sa réputation posthume en tant que chercheur.

La crise en cours en Ukraine illustre la subordination de l'histoire aux visées géopolitiques contemporaines. Le marketing politique par les États-Unis et l'Allemagne du putsch de droite de février 2014, dans lequel des organisations fascistes ont joué un rôle majeur, présenté comme une révolution démocratique a été facilité par la falsification flagrante des données historiques. Ce processus fait l'objet de l'avant-dernier essai de ce volume.

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Ce volume constitue une partie du dossier de la lutte menée par le Comité international de la Quatrième Internationale au cours des vingt dernières années pour défendre la vérité historique contre les distorsions et les falsifications qui ont suivi la dissolution de l'Union soviétique. Il s'agit d'une lutte pour laquelle le mouvement trotskiste était bien préparé. Depuis la formation de l'Opposition de gauche en 1923, les trotskistes ont été contraints de défendre le dossier historique et l'héritage de la révolution d'Octobre contre les mensonges de la bureaucratie stalinienne. La réaction bureaucratique contre le programme et les principes de la révolution d'Octobre a commencé dans les années 1920 avec la distorsion des luttes entre factions d’avant 1917 à l'intérieur du mouvement social-démocrate russe, dans le but de présenter Trotsky comme un adversaire invétéré de Lénine. Ensuite, les positions politiques de Trotsky ont été déformées pour le présenter comme l'ennemi brutal de la paysannerie russe. À la suite de l'expulsion de Trotsky du Parti communiste russe en 1927 et à son exil d'URSS en 1929, chaque événement de l'histoire soviétique a été falsifié pour se conformer aux intérêts politiques du régime stalinien. Même Sergei Eisenstein a dû remonter son chef-d'œuvre cinématographique de 1927, Octobre: dix jours qui ébranlèrent le monde, afin que n'y figure aucune image de Trotsky, l'homme qui avait effectivement organisé et dirigé l'insurrection d'Octobre 1917 à Petrograd.

Les mensonges et les falsifications des années 1920 – qui ont été utilisés pour chasser Trotsky du pouvoir et répudier le programme de l'internationalisme socialiste sur lequel reposait la révolution d'Octobre – a métastasé dans les années 1930 dans les machinations des procès de Moscou qui ont été mis en scène par Staline comme un écran de fumée pseudolégal pour l'extermination de masse de la génération des marxistes qui avaient conduit la classe ouvrière au pouvoir, formé l'Internationale communiste et créé l'Union soviétique. Les mensonges sur l'histoire, comme l'a expliqué Trotsky, jouent un rôle vital comme le ciment idéologique de la réaction politique. Que ce soit sous la forme de machinations judiciaires, de la propagande de l’État et des médias ou de la distorsion des données historiques par des universitaires petits-bourgeois peu scrupuleux, leur objectif vise à légitimer les crimes des élites au pouvoir, à désorienter l'opinion publique et à priver la grande masse du peuple de l'information et des connaissances dont celle-ci a besoin pour mener une lutte efficace et révolutionnaire contre le système capitaliste. Ainsi, la lutte contre la falsification de l'histoire n'est pas un élément secondaire, a fortiori une option du travail politique. La défense de la vérité historique – notamment celle concernant la révolution d'Octobre et les expériences stratégiques du mouvement socialiste international au XXe siècle – est nécessaire pour une renaissance de la conscience socialiste dans la classe ouvrière.

Dans les dernières années de l'Union soviétique, il y a eu un regain d'intérêt populaire dans tout le pays pour l'histoire de la Révolution russe. Après des décennies de répression, les articles sur Trotsky et, plus important encore, des œuvres de Trotsky, sont devenus largement disponibles. Cette évolution a suscité l'inquiétude des dirigeants soviétiques. Contrairement à l'orientation procapitaliste persistante de la bureaucratie stalinienne, qui cherchait à convaincre le public qu'un retour à l'économie de marché était la seule voie à suivre, les écrits de Trotsky et le témoignage de la lutte de la Quatrième Internationale contre le stalinisme ont mis en évidence qu'une alternative socialiste au régime bureaucratique était possible.

L’un des objectifs principaux du Kremlin dans sa mise en œuvre de la dissolution de l'URSS était de prévenir la résurgence d'une perspective socialiste dans la classe ouvrière. Aussi, la dissolution a été accompagnée d'une nouvelle campagne de falsification historique, centrée sur l'affirmation selon laquelle l'Union soviétique avait été, dès le début, une entreprise condamnée. L'émergence de cette nouvelle «École postsoviétique de falsification historique» était sur la même trajectoire que les écrits de Fukuyama, Malia et Hobsbawm. Toutes ces œuvres ont transmis le message fondamental que la dissolution de l'URSS découlait inexorablement de la révolution d'Octobre, et qu'aucune autre issue n'était possible. Le stalinisme n'était pas une perversion de la révolution d'Octobre, mais plutôt sa conséquence nécessaire. Il n'y n'avait aucune alternative.

Dans le développement de la conception du «XXe siècle inachevé», les conférences et les essais de ce livre ont soutenu que les documents historiques prouvaient de façon concluante qu'il existait une alternative au stalinisme. J'ai contesté l’affirmation de Hobsbawm que tout examen des alternatives au stalinisme était un exercice, inutile et illégitime intellectuellement, d’histoire contrefactuelle. «L’Histoire doit prendre comme point de départ ce qui s'est passé», écrivait-il. «Le reste est spéculation.» [24]

J'attire l'attention sur ce passage, car il est typique d'une approche de l'histoire de l'Union soviétique qui est répandue et insidieuse. Hobsbawm n’a pas recours à une falsification pure et simple des documents historiques. Mais il pèche contre la vérité historique en retenant par-devers lui des faits importants et en présentant un dossier incomplet. Les omissions de Hobsbawm contribuent à la distorsion de l'histoire.

Malheureusement, dans la plupart des essais et conférences, j’ai été contraint de traiter non seulement d’omissions, mais aussi de distorsions flagrantes de faits historiques. Il y a des moments où je ne pouvais m’empêcher d’être stupéfié par l’effronterie avec laquelle certaines personnes, qui se disent historiens, peuvent mettre par écrit des affirmations qui sont manifestement fausses et qui laissent ainsi à la postérité la preuve de leur malhonnêteté intellectuelle.

La pratique de la falsification a été encouragée par l'influence des différentes écoles du postmodernisme, dont l'impact cumulatif sur l'étude et l'écriture de l'histoire n’a été rien moins que catastrophique. Le lien entre cette régression dans la philosophie et la falsification de l'histoire ne peut être surestimé. Reportons-nous à nouveau aux travaux du professeur Baberowski, un disciple de Michel Foucault, qui a décrit dans son Der Sinn der Geschichte (Le sens de l'histoire), la méthodologie qui oriente son travail :

En réalité, l'historien n'a rien à voir avec le passé, mais seulement avec son interprétation. Il ne peut pas séparer ce qu'il appelle la réalité des déclarations des personnes qui ont vécu dans le passé. Car il n'y a pas de réalité en dehors de la conscience qui la produit. On doit se libérer de la conception que nous pouvons comprendre, grâce à la reconstitution des événements qui nous sont transmis par le biais de documents, ce que la révolution russe a vraiment été. Il n'y a pas de réalité sans sa représentation. Être un historien signifie, pour reprendre les mots de Roger Chartier, examiner le royaume des représentations. [25] (italiques ajoutés)

Baberowski en appelle à la proposition la plus extrême du solipsisme idéaliste – il n'y a pas de réalité en dehors et séparée de la pensée – pour légitimer la répudiation de l'historiographie comme la reconstruction véridique d'un passé qui a existé objectivement. L’Histoire, nous dit-il, n'existe que comme une interprétation subjective. Il n'y a aucune vérité historique objective qui dépeigne avec précision des conditions sociales, économiques et politiques telles qu'elles existaient vraiment autrefois. Ce genre de réalité historique ne présente aucun intérêt pour Baberowski. «Une histoire est vraie, déclare Baberowski, si elle sert les prémisses mises en place par l'historien.» [26] Cet avilissement de l'histoire tolère l'écriture de récits frauduleux pour servir des programmes subjectivement arrangés – par exemple, la réhabilitation du régime criminel de Hitler. Ce n'est pas par accident que le professeur Baberowski a uni ses forces avec Ernst Nolte et ses semblables.

Les générations futures auront du mal à comprendre comment des philosophies réactionnaires comme celles de Jean-François Lyotard, Richard Rorty et Foucault, travaillant à partir des concepts fouillés dans les «sous-sols de la pensée bourgeoise», [27] en sont venues à exercer une telle influence injustifiée et dangereuse dans les dernières décennies du XXe siècle et la première décennie du XXIe. Je serais très heureux si les conférences et les essais de ce volume qui traitent de questions philosophiques pouvaient aider de futurs chercheurs à comprendre la pathologie politique et sociale de la pandémie postmoderniste.

L'approche polémique adoptée dans ce livre est, je crois, appropriée tant au sujet qu’à l'époque dans laquelle nous vivons. L'histoire est devenue un champ de bataille. «La tradition de toutes les générations mortes pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants», a écrit Marx. [28] Après quinze ans dans le nouveau siècle, ni les politiciens ni les historiens ne peuvent se libérer des cauchemars du précédent. Les conflits et les crises sans cesse croissants du XXIe siècle sont invariablement empêtrés dans des litiges concernant l'histoire du XXe siècle. Alors que les luttes politiques contemporaines évoquent des questions historiques, le traitement de ces questions est de plus en plus ouvertement déterminé par des considérations politiques. Le passé est falsifié dans l'intérêt de la réaction politique d’aujourd’hui. En dévoilant au moins certaines des plus flagrantes falsifications de l'histoire du XXe siècle, l’espoir de l'auteur est que ce livre pourra s'avérer une arme dans les luttes révolutionnaires du futur.

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Le contenu de ce livre est présenté, à quelques exceptions près, par ordre chronologique. Cela permet au lecteur de suivre l'évolution du travail du Comité international de la Quatrième Internationale sur les questions historiques sur une période de deux décennies. Dans le cadre du processus d'édition normal, j'ai fait des changements stylistiques lorsque nécessaire pour faciliter le passage, sinon souvent cahoteux, de conférences en auditorium où elles sont entendues à la page imprimée où elles sont lues.

Les conférences et les essais reflètent les avantages de l’étroite collaboration dont j'ai pu bénéficier avec les camarades et partenaires de réflexions au sein du mouvement trotskiste à l'échelle internationale et sur le territoire des États-Unis. J'ai eu l’occasion de discuter et de travailler sur l'histoire tragique et torturée du mouvement ouvrier allemand avec Ulrich Rippert, le secrétaire national du Partei für Soziale Gleichheit, depuis près de quarante ans. Je tiens à remercier Frederick S. Choate, dont la connaissance de l’histoire russe et soviétique est une ressource intellectuelle sur laquelle j’ai pu m’appuyer depuis de nombreuses années. Je remercie l’infatigable équipe de rédaction de Mehring Books, Jeannie Cooper et Heather Jowsey, qui ont réussi à assembler un volume cohérent et correctement référencé à partir de sections disparates. Je tiens également à remercier Linda Tenenbaum du Socialist Equality Party d’Australie pour le soin avec lequel elle a examiné toutes les conférences et les essais de ce volume, tandis qu’ils progressaient de l’état de brouillon jusqu’à leur forme définitive.

Enfin, je dois attirer l'attention sur le rôle joué par feu Vadim Rogovin, historien et sociologue de la Russie soviétique, dans le développement du travail historique du Comité international de la Quatrième Internationale. En février 1993, nous nous sommes rencontrés pour la première fois à Kiev. Il venait d’achever une étude, intitulée Was There an Alternative? (Y avait-il une alternative?), à propos de la lutte menée par l'Opposition de gauche contre le régime stalinien entre 1923 et 1927. À la suite de nos discussions qui se sont tenues à cet endroit et à Moscou, Vadim a décidé de collaborer avec le Comité international dans le développement d'une «contre-attaque internationale contre l'école postsoviétique de falsification historique». Bien qu’atteint en 1994 d’un cancer en phase terminale, il a donné des conférences dans le monde entier, parrainées par le Comité international. L’étude par Vadim de la lutte de Trotsky contre le stalinisme s’est développée jusqu’à atteindre sept volumes. À ce jour, il n'y a pas d’autre ouvrage sur l'URSS, écrit après 1991, qui puisse égaler, de par le style et le contenu, ce chef-d'œuvre de la littérature de l’histoire.

En janvier 1998, j'ai partagé une tribune avec Vadim pour la dernière fois. Il avait voyagé avec son épouse Galya à Sydney, en Australie, pour donner des conférences à l'École internationale parrainée par le Socialist Equality Party. À l'issue de sa conférence, Vadim a annoncé la dédicace du volume final de son œuvre historique au Comité international. Huit mois plus tard, le 18 septembre 1998, Vadim est décédé à Moscou à l'âge de soixante et un ans. C'est à la mémoire de ce militant pour la vérité historique que je dédie ce livre.

Pour commander The Russian Revolution and the Unfinished Twentieth Century, visitez Mehring Books.

Notes :

1 The National Interest 19 (Summer 1989), p. 3. [back] Traduit de l’anglais.

2 Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man (New York: The Free Press, 1992), p. 46. [back] Traduit de l’anglais.

3 Ibid., p. 299. [back]

4 Martin Malia, The Soviet Tragedy (New York: The Free Press, 1994), p. 514. [back] Traduit de l’anglais.

5 Ibid. [back]

6 Ibid., p. 225. [back]

7 Ibid., p. 520. [back]

8 Eric Hobsbawm, The Age of Extremes (New York: Pantheon Books, 1994), p. 5. [back] Traduit de l’anglais.

9 Ibid., p. 8. [back]

10 Ibid., p. 585. [back]

11 J.A. Hobson, Imperialism: A Study (Cambridge: Cambridge University Press, 2010), p. 113. [back] Traduit de l’anglais.

12 Rudolf Hilferding, Finance Capital (London: Routledge & Kegan Paul, 1981), p. 368. [back] Traduction française tirée de : https://www.marxists.org/francais/hilferding/1910/lcp/hilf_lcp_25.htm

13 V.I. Lenin, Collected Works, Volume 23 (Moscow: Progress Publishers, 1964), pp. 105–106. [back] Traduit de l’anglais.

14 Leon Trotsky, The War and the International (Colombo: A Young Socialist Publication, June 1971), pp. vii-viii. [back] Traduit de l’anglais.

15 Rosa Luxemburg, The Junius Pamphlet (Colombo: Young Socialist Pamphlet, undated), p. 17. [back] Traduit de l’anglais.

16 The End of History and the Last Man, p. 263. [back] Traduit de l’anglais.

17 Source (anglaise) : http://www.bbc.com/news/world-27921938 [back]

18 “Between Historical Legend and Revisionism? The Third Reich in the Perspective of 1980,” by Ernst Nolte in Forever In the Shadow of Hitler?, James Knowlton, ed., Truett Cates, tr. (Amherst, NY: Humanity Books, 1993), pp. 14–15. [back] Traduit de l’anglais.

19 Cited by Geoffrey Eley in “Nazism, Politics and the Image of the Past: Thoughts on the West German Historikerstreit 1986–1987,” Past and Present, No. 121, November, 1988, p. 175. [back]

20 Martin Heidegger: Politik und Geschichte im Leben und Denken by Ernst Nolte, cited in a review by Richard Wolin, The American Historical Review Volume 98, No. 4, Oct. 1993, p. 1278. [back] Traduit de l’anglais.

21 Available: http://www.spiegel.de/international/world/questions-of-culpability-in-wwi-still-divide-german-historians-a-953173.html [back] Traduit de l’anglais.

22 Ibid. [back]

23 Ibid. [back]

24 Eric Hobsbawm, On History (London: Weidenfeld & Nicolson, 1997), p. 249. [back] Traduit de l’anglais.

25 Jörg Baberowski, Der Sinn der Geschichte: Geschichtstheorien von Hegel bis Foucault (Munchen: C.H. Beck, 2005), (translation by D. North), p. 22. [back] Traduit de l’anglais.

26 Ibid., p. 9. [back]

27 La phrase a été créée par G.V. Plekhanov. [back] Traduite de l’anglais.

28 Karl Marx and Frederick Engels, Collected Works, Volume 11 (New York: International Publishers, 1979), p. 103. [back] Traduction tirée de : Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, https://www.marxists.org/francais/marx/works/1851/12/brum3.htm